Texte et photos d’André Degon.
En yiddish, mensch désigne un homme de caractère que l’on admire pour son courage, son sens de l’honneur, son honnêteté. Le professeur Walden en est un sans aucun doute. Ancien président et figure marquante de Médecins pour les Droits de l’Homme-Israël, ce médecin, gendre de Shimon Peres, continue sans relâche à donner de son temps pour soigner les Palestiniens, les réfugiés, les plus pauvres. Pour lui, compassion et solidarité sont des valeurs juives incontournables.

Le professeur Walden examine un patient qui a perdu un oeil et toute sensibilité dans un bras après avoir été atteint de deux balles israéliennes
Sur la route 557, le minibus file à belle allure sous un ciel bleu qu’aucun nuage ne trouble. Cette journée s’annonce ensoleillée mais fraîche. En décembre, même au Moyen-Orient les températures peuvent être basses. Le paysage urbanisé il y a quelques minutes change et fait place à des collines semi-arides, harmonieuses. Nous venons de quitter Taïbe en Israël à la limite de la Ligne verte** et nous nous dirigeons vers le West bank, la Palestine occupée. Nous, c’est le groupe d’une vingtaine de médecins et paramédicaux juifs et arabes israéliens, membres de l’ONG Physicians for Human Rights-Israël, PHR (Médecins pour les droits de l’homme-Israël). Ces généralistes, spécialistes, infirmières, pharmaciens… prennent sur leur samedi, jour férié en Israël, pour se rendre chaque semaine dans un village palestinien ouvrir une consultation mobile et soigner des patients dans une région où l’offre médicale manque cruellement de moyens.
D’origines diverses et animés d’un idéal commun

Chaque volontaire est revêtu d’un gilet siglé
Tout le monde s’est retrouvé de bon matin à la station d’essence de Taïbe, lieu de rendez-vous. Premier briefing sous la houlette du professeur Walden, leader du groupe. 73 ans, spécialiste de chirurgie vasculaire, directeur adjoint de l’hôpital Sheba-Tel HaShomer, le plus grand centre médical du Moyen-Orient, Rafi Walden est également le gendre de Shimon Peres et son médecin personnel. Cet ardent partisan de la paix – on verra qu’il n’a pas de mots assez durs pour fustiger la politique de Netanyahou et la présence des colons en Cisjordanie – fut jusqu’à récemment le président de PHR-Israël. Devant les pompes à essence, le cercle se forme et chacun se présente. Il y a là Rania Abdullah, pédiatre, originaire de Jordanie et mariée à un arabe israélien ; Michel, gynéco à la retraite, natif du Lot. « Il y avait après Seconde Guerre mondiale guerre, deux familles juives à Cahors dont la mienne. Je suis venu ici dans les années 50. » Son accent toujours solide dans sa langue maternelle trahit sans nul doute un passé quercynois. Sa personnalité forte fait que c’est lui qui s’y colle pour négocier, si besoin, avec les soldats.
Un militantisme humanitaire
Au checkpoint, lors de notre entrée dans les Territoires, aucun militaire ne nous arrête. « Dans ce sens, aucun problème, mais vous verrez au retour, ce n’est pas la même chose », explique Rafi Walden. A l’embranchement avec la route 60, nous prenons vers le sud pour contourner la ville de Naplouse. « Pas simple, ici, selon la zone où vous vous trouvez, les routes sont interdites aux Israéliens, mais ça ne nous empêche pas de les emprunter, ajoute-t-il malicieusement. » Justement, au carrefour Ha-Maskit, face à nous un grand panneau rouge d’interdiction, la route continue en zone A (sous contrôle de l’autorité palestinienne). Arrêt, palabre avec la voiture qui nous précède (sécurité palestinienne). Mieux vaut contourner et reprendre la 557 pour atteindre notre destination, le village de Beit Furik.

En attendant la consultation
Tous les samedis, PHR-Israël se rend ainsi dans un village palestinien différent généralement à la demande des ONG palestiniennes Patient’s Friends Society ou Palestinian Medical Relief Society qui préparent sa venue. A chaque fois, près de 400 patients sont vus qui bénéficient également de médicaments gratuits. L’attente est grande, car les Palestiniens ont une totale confiance dans le professionnalisme des médecins israéliens. Pourtant déplore le professeur « je sais très bien que notre présence ne résout pas tous les problèmes. Notre action représente une goutte d’eau dans un océan de besoins mais quand même, il est important que nous soyons là pour une population en constante augmentation qui ne bénéficie pas des soins primordiaux dans une région au chômage endémique. Il n’y a pas de médecin à Beit Furik, seulement un praticien itinérant qui vient une fois par semaine. Et en plus, ajoute-t-il, venir dans les Territoires, c’est pour nous une manière d’exprimer notre solidarité avec le peuple palestinien, les aider à vivre dignement et faire en sorte qu’ils rencontrent des Israéliens autres que des soldats ou des colons. » Il faut dire que PHR-Israël ne mâche pas ses mots quand il s’agit de critiquer la politique du gouvernement actuel. Et si l’association est très active sur le plan médical, elle s’applique aussi à dénoncer l’occupation considérée comme la mère de tous les maux.
« Complice des terroristes »

Rafi Walden en compagnie d’une vieille femme venue chercher des médicaments
En approchant de Beit Furik, la route devient plus étroite dans la vallée aride plantée d’oliviers. Au sommet des collines, on aperçoit des constructions. La colonie d’Itamar construite en 1984 par des nationalistes religieux : tristement célèbre pour être régulièrement le théâtre de violences entre Palestiniens et colons, témoin l’assassinat à l’arme blanche d’une famille de l’implantation en 2011 en représailles après la mort de deux adolescents palestiniens.
Rafi Walden ne porte pas dans son cœur « cette minorité de radicaux messianiques », comme il les appelle. « Ils nous conduisent à la perdition. Depuis vingt ans que je rencontre des Palestiniens, je sais que ces derniers veulent vivre en paix tout simplement, élever leurs enfants et cultiver leur lopin de terre. » Sa position, son discours lui vaut pas mal d’ennemis dans son pays. L’ancien ministre des Affaires étrangères Liberman a même été jusqu’à le traiter de « complice des terroristes ». « Dans sa bouche, un compliment. Je ne pense pas avoir un cv de terroriste ! » estime en souriant celui qui fut lieutenant-colonel dans les parachutistes, qui a participé à trois guerres et garde des séquelles de blessures sévères.
Des conditions de travail rudimentaires

Cet homme a des problèmes de circulation du sang
Le village ne respire pas la richesse et les ordures jonchent les bas-côtés. Une nuée de gamins courent de chaque côté du minibus, dans la rue ponctuée de nids de poules, en criant « welcome, welcome ! » Fin du trajet devant la municipalité. Au pied des marches, le comité d’accueil au grand complet est présent. Il y a là le maire, Aref Hanani et ses adjoints et un représentant de l’Autorité palestinienne, Ghassan Daghlas. « Ahlan wa sahlan, bienvenue professeur Walden ». Tout le monde ici connaît l’illustre praticien, ses prises de positions et son travail. Après les discours et les salutations d’usage dans la grande salle du conseil, c’est l’heure de rejoindre le bâtiment public où se déroulent les consultations. La centaine de médicaments qui remplissent une dizaine de containers en plastique est déchargée.

Pharmacie mobile
Chaque médecin part à la recherche de l’endroit où il va consulter. Dans la grande salle commune les patients sont déjà là, hommes, femmes enfants, vieillards. Les étiquettes indiquant devant chaque porte le type de consultation ne sont pas encore scotchées. Joyeuse pagaille où chacun essaye de savoir où il va officier. Enfin les consultations commencent, gynécologie, pédiatrie, cardiologie, orthopédie… Les médecins qui ne parlent pas arabe sont accompagnés d’une infirmière arabe israélienne qui fait office de traductrice. Dans la pièce qui lui sert de cabinet de consultation, le matériel à disposition de Rafi Walden est rudimentaire : un vieux canapé fait office de lit d’examen. « A chacun de nos déplacements, nous voyons pratiquement les mêmes affections, précise-t-il. Des problèmes de diabète, d’hypertension. Beaucoup de femmes souffrent d’obésité à partir de 35 ans. Difficile de leur faire suivre un régime alimentaire. J’observe aussi des difficultés de circulation sanguine comme chez cet homme qui vient de consulter. Il a un orteil gangréné. Il a déjà été opéré, mais son artère s’est rebouchée. Son état est grave et nécessite une nouvelle opération à l’hôpital de Naplouse. Dans les cas lourds, on fait une demande pour une hospitalisation en Israël. C’est souvent compliqué pour obtenir les autorisations. Il faut se battre avec l’autorité militaire, expliquer. »
« Je dénonce cette politique qui ne mène nulle part »

Un checkpoint entre Israël et les Territoires
Durant toute la matinée, c’est un défilé incessant. Nombreux sont ceux qui viennent pour un simple renouvellement de médicaments ou pour être rassurés sur leur état de santé. Aujourd’hui, les consultations finissent plus tôt que prévu. Alors tous les volontaires remballent avant le déjeuner traditionnel offert part le village. C’est l’occasion de décompresser et d’échanger devant un repas alléchant : Pita (pain arabe), houmous (purée de pois chiches), tahine (purée de sésame) et morceaux de viande, et pour terminer un somptueux knafé (pâtisserie d’origine libanaise). Après les salutations de départ, notre chauffeur reprend la route et va nous faire une démonstration de son culot et de sa maestria au volant. A 5 kilomètres du checkpoint que nous avions franchi sans encombre à l’aller, toutes les voitures sont à l’arrêt sur la petite route où l’on peut à peine se croiser. Au bas mot deux heures d’attentes. Qu’à cela ne tienne, il embraye et attaque la file de gauche sans complexe.
L’arrivée de voitures en sens contraire est un détail. Il suffit de descendre de la route d’un coup de volant sur la gauche et de laisser passer. A ce train là, on se retrouve en moins de cinq minutes devant le checkpoint. Le professeur Walden se tourne vers moi : « Et nous sommes un samedi. Vous imaginez les jours de la semaine, lorsque les gens vont travailler. C’est insupportable. » Un jeune soldat monte dans le minibus pour contrôler les identités, poser des questions. C’est alors que Michel, le gynécologiste entre en scène avec son inimitable bagout. Au bout de trois minutes, l’affaire est bouclée et nous passons en Israël. Mais que penser du Palestinien qui va subir suspicions, questions et fouille ? Sur la route de Taïbe, Rafi Walden dénonce cette situation inextricable : « Le Palestinien est humilié en proie à d’incessants contrôles et le jeune soldat qui fait un boulot de flic est mort de trouille en les effectuant. Je dénonce cette politique qui ne mène nulle part, totalement perverse, deshumanisante qui cultive la peur de l’autre pour des raisons politiques. » A Ayelett Shani, journaliste au quotidien Haaretz, qui lui demandait il y a trois ans (Haaretz, 25 avril 2013) ce qu’il était advenu de l’humanisme juif, il répondait : « L’humanisme juif est axé aujourd’hui sur l’autodéfense. Nous continuons à nous comporter comme dans les shetls et à nous méfier des goys qui veulent nous attaquer. D’où l’importance accordée à la force, au pouvoir, à la résistance… Nous sommes de plus en plus étroits d’esprit et fermés à la dignité humaine. Je pense qu’au fond nous sommes un bon peuple et que les mauvaises pousses ne sont pas la règle mais l’exception. Je ne crois pas qu’il y ait sur la planète une autre concentration de plus de 5 millions de personnes aussi talentueuses. A Paris, à New York ou à Los Angeles. Dans l’art, la peinture, la sculpture, les sciences, la recherche, la technologie, la création d’entreprises. Nous nous classons au troisième rang mondial pour notre matériel médical. Nous regorgeons de talents. Sauf en politique, où nous en manquons. » Et quand finalement on lui demande ce que pense son beau-père de son action, la réponse est directe : « Il est d’accord avec moi et me soutient. »
A. D.
* Les photos de ce reportage ayant été malencontreusement effacées, celles qui illustrent notre propos proviennent d’une précédente visite dans les Territoires avec Médecins pour les droits de l’homme-Israël et le professeur Walden. Elles sont néanmoins représentatives de son action.
** La Ligne verte correspond à la ligne de cessez-le-feu entre Israël et ses voisins arabes, établie lors de l’armistice en 1949. Elle est considérée comme une base de départ de négociations au conflit israélo-palestinien.
Physicians for Human Rights-Israël, ce qu’il faut savoir

Physicians for Human Rights-Israël est une organisation non gouvernementale (ONG) qui lutte pour l’égalité des droits à la santé pour tous en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés ainsi qu’à Gaza. Fondée en 1988, PHR-Israël entend défendre les principes d’éthique médicale, les droits de l’homme et la justice sociale pour tous. Fort de près de 2’000 membres dont plus de la moitié sont des professionnels de santé volontaires juifs et Palestiniens, PHR-Israël assiste les habitants des Territoires, les prisonniers et les détenus, les travailleurs migrants, les réfugiés et demandeurs d’asile, les Israéliens en demande et les bédouins des villages non reconnus du Negev. Parmi ses autres actions, elle a créée à Jaffa, quartier pauvre de Tel Aviv, une clinique ouverte destinée aux personnes sans statut juridique et aux réfugiés africains en très grande majorité originaires d’Erythrée et du Soudan. En tout près de 4 000 personnes y sont soignées chaque année par des volontaires. A Gaza la situation est plus compliquée et seuls des médecins arabes israéliens sont autorisés par l’armée à rentrer dans cette enclave pour assister leur collègues palestiniens ou participer au transfert en urgence dans un hôpital israélien d’un patient, opération toujours compliquée nécessitant des trésors d’efforts auprès des autorités militaires. PHR-Israël vit de dons provenant de personnes privées et d’institutions comme le UNHCR ou la Christian Aid et de fondations et ne bénéficie pas de subventions du gouvernement, ce qui serait en tout état de cause refusé.