Mais à quoi servent encore les partis politiques, si décriés, dans lesquels ni les catégories populaires, ni les moins de quarante ans ne se reconnaissent plus ? Et pourtant, leur appui demeure indispensable pour mener à la victoire des candidats dans des scrutins nationaux, et leur rôle formateur est reconnu par la Constitution. Alors, comme dans une ballade vintage de Cabrel, les partis sont-ils sur le chemin de la route, à remiser dans la cabane au fond du jardin, ou bien, tels de fringants boomers, « partis pour rester » ?
Par Pierre Allorant

Assemblée Nationale
Nés avec le XXe siècle. Le parti radical et la République parlementaire
Des partis structurés, dotés d’adhérents encartés et de militants actifs, ont longtemps été absents du fonctionnement des régimes politiques français. En effet, la méfiance de la pensée de Jean-Jacques Rousseau envers toute forme de délégation et de représentation de la souveraineté, puis la farouche indépendance des syndicats, ont conduit, de la Révolution française à la Belle Époque, à se passer de structures partisanes pérennes. Le XIXe siècle se contenta d’animer la vie parlementaire par des groupes informels, géographiques ou d’affinités de culture politique (Montagnards, Girondins, Libéraux, Ultras…) et de préparer les consultations démocratiques en appuyant les débats sur les discussions des clubs, puis des comités électoraux d’arrondissement, réservant un rôle clé attribué à la presse nationale et aux organes pluralistes et engagés dans chaque département.
Il a fallu attendre 1901 pour que naissent nos partis contemporains, avec le prototype du Parti radical et radical-socialiste, groupement central sous la Troisième République, très loin de la butte-témoin du PRG qui abandonne aujourd’hui sur le chemin de traverse de la quête des signatures son égérie incontrôlable, lâchée également, c’est un comble, par les organisateurs de la « Primaire populaire » : de Taubi-radicale à Taub-ira pas, il n’y a eu qu’un pas, d’abord de côté, puis de clerc.
Et pourtant, quelle histoire glorieuse, finement retracée par Serge Berstein, que celle du parti de Gustave Mesureur, héritier du radicalisme « hors-les-murs » de Gambetta et de Clemenceau, réceptacle de la « guerre des deux Édouard » dans l’entre-deux-guerres, entre Daladier, controversé en 1934 puis porté par l’union nationale en 1938, et Herriot, « la République en personne », le très lettré défenseur du « Français moyen », inamovible maire de Lyon durant un demi-siècle, puis recordman du « Perchoir » de la Chambre des députés, jusqu’à ce que le non moins inamovible maire de Bordeaux, Jacques Chaban-Delmas, lui aussi issu du vieux parti, mais ressourcé par la Résistance, ne batte cette longévité à la présidence de l’Assemblée nationale gaullienne. Vieux parti revivifié avant-guerre par les « Jeunes turcs », attirant les meilleurs orateurs et plumes de la « République des avocats », promesses de nouvelles avancées démocratiques avec Zay et Mendès France.
La droite entre partis de notables et contestation et détestation des partis : ligues, mouvements, rassemblements
Les partis ont un temps été l’apanage de la gauche, et de l’autre côté de l’hémicycle, la droite éprouvait méfiance ou dégoût envers tout embrigadement militant autour d’un corps de doctrine, pratiquant de préférence la communion des fidèles autour d’un leader charismatique ou héréditaire, prétendant au trône, à l’empire ou à la dictature temporaire bonapartiste. Fustigeant les partis « moscoutaires » (à partir de la scission de la SFIO au Congrès de Tours sur la question de l’adhésion à la Révolution d’Octobre), « socialo-communistes », « staliniens » après avoir vomi « la gueuse » républicaine, ligues contestatrices, mouvements et rassemblements ont tenu le pavé à droite et à l’extrême-droite durant un siècle, du boulangisme au gaullisme. Seuls les notables élus modérés, les orléanistes libéraux et pragmatiques, soutenus par les intérêts commerciaux, industriels et financiers des « Maîtres de forges », ont accepté précocement de se constituer en « partis de cadres », sans viser la large base des « partis de masse » : l’Alliance démocratique et la Fédération républicaine préparaient ainsi investitures électorales et travaux parlementaires.
En dehors des poussées de « fièvres hexagonales » des contestations populistes, antiparlementaires et teintées de xénophobie et d’antisémitisme, avec porosité et soutien financier de la part de leaders de droite désabusés par la « profession parlementaire » tel le « mirobolant Tardieu », la droite ne s’est résolue à constituer des groupements de masse qu’aiguillonnée par le sentiment d’urgence à conjurer un danger immédiat : « collectivisme du Front populaire » combattu par les Croix de feu du colonel de La Rocque transformés, interdiction oblige, en Parti Social Français dépassant un million de membres. Rassemblement du Peuple Français du général de Gaulle après son départ du pouvoir en 1946, créé pour éviter le déferlement de l’Armée rouge, campée « à deux étapes du Tour de France de Strasbourg ».
Paradoxalement, c’est la Cinquième République gaullienne qui a à la fois reconnu dans la Constitution le rôle formateur, d’animation de la vie démocratique et de vivier des élus des partis1 et incité l’exécutif à profiter à plein du « fait majoritaire » en organisant les avatars successifs du « Rassemblement » : Union pour la Nouvelle République, Union de Défense de la République en 1968, Rassemblement pour la République de Chirac en 1976 pour « bouter » hors de l’Élysée l’usurpateur giscardien, UMP de Chirac et Juppé, créée pour assurer la qualification du candidat du centre et de la droite au second tour de la présidentielle, machine électorale reprise par Sarkozy puis transformée en « les Républicains », captation curieuse voire choquante d’un héritage institutionnel longtemps boudé par la droite, au minimum jusqu’à la victoire de 1918, avec une grave rechute de désamour dans les années Trente.
La crise de la représentation et la dévitalisation contemporaine des partis : le coup de grâce des primaires et des think tanks
Si la France a rarement bénéficié de partis irrigués par les forces vives de la société civile et groupant massivement toutes les catégories et générations, quelques exceptions ont connu des moments de grâce : le parti communiste français, de la Libération aux années 1960 a constitué, en dépit du coup de Prague, de la répression des printemps de Budapest et de Berlin-Est, une « contre-société » puissante et structurée, campée sur un bon quart de l’électorat. Le gaullisme a aussi, par instant, incarné la société française, réconciliant nation, autorité et démocratie, le fameux « métro à six heures du soir » revendiqué par Malraux, en une sorte de façade repeinte aux couleurs du présidentialisme du « Français moyen, le cœur à gauche, le portefeuille à droite » d’Herriot. Le PS de 1977, ressourcé depuis Épinay par la double greffe du leadership mitterrandien et des idées de la CFDT et du rocardisme, a su s’alimenter des forces associatives laïques, chrétiennes de gauche, des parents d’élèves et de la « citadelle enseignante » de la FEN. Mais depuis la noria des alternances, les partis se sont délités, au point au XXIe siècle d’être réduits à sous-traiter le cœur de leurs missions : la sélection des candidats, confiée aux primaires, après la privatisation des programmes en faveur des think tank, terribles constats d’échec de machines rouillées, au sein desquelles ni la régularité des opérations de vote, ni la vitalité des débats ne pouvaient sérieusement être assurées : le PS et l’UMP en sont morts, en criant : « Le congrès de Reims et la chicaya Copé/Fillon m’ont tu(er) !»
Demain, plus de parti ? Les sans-partis, de bons partis pour les noces électorales ?
Peut-on pour autant en déduire que les partis ne servent plus à rien ? Plusieurs péripéties récentes de la campagne présidentielle militent en sens contraire. Ainsi la tentative de Taubira de contourner les organisations partisanes de gauche est-elle dans l’impasse, en dépit de la forte participation des près de 400 000 votants à son auto-couronnement en sauveuse de l’union de la gauche. Elle se montre incapable de mener une campagne crédible, faute de projet structuré en amont, d’équipe, d’élus pour la parrainer, de financement pérenne, de militants dévoués. Contre-exemple à l’extrême-droite : polémiste séduisant les vieux messieurs lecteurs du Figaro et de Valeurs actuelles, inquiets de ne pas reconnaître la France des années René Coty, Zemmour n’a de cesse de se doter d’un parti et de torpiller son proche rival, le Rassemblement national, en rachetant à la baisse ses cadres. Les « trahisons » de dirigeants ne rapportent rien en termes de voix, et se vanter d’atteindre les 100 000 adhérents à « Reconquête » ne garantit aucun succès le 10 avril, et encore moins le 24, mais cela contribue à dessiner une dynamique et à préparer l’avenir et les recompositions de l’automne 2022.
La dangereuse illusion d’une République hors-sol et amnésique
Philippot, Montebourg, sans doute bientôt suivis d’autres généraux sans troupes, ont déjà déclaré forfait dans ce remake cruel du film de Sydney Pollack, « On achève bien les chevaux ». À l’inverse, en dépit de sondages en berne et de débuts de campagne médiatiquement torpillés, Anne Hidalgo et Valérie Pécresse auront chacune leur bulletin à disposition des électeurs du premier tour, comme Fabien Roussel, truculente réincarnation de Jacques Duclos, modèle 1969.
À contrario, les chevaliers de la 3e fois, l’Héritière de Montretout et l’Insoumis de « montre mon hologramme », qui communient sous les deux espèces des succès tardifs de François Mitterrand et de Jacques Chirac, ne sont toujours pas assurés d’être sur la ligne de départ, non faute de partis, mais parce que leurs personnalités et leurs échecs ont lassé leurs alliés potentiels. Enfin, « l’imam caché » de la pré-campagne, le « Président jusqu’au bout de son mandat », symbolise à nouveau le « en même temps » : la tentative de donner corps à son club de piétons supporters a multiplié les ampoules peu lumineuses et les déroutes à chaque scrutin local, le succès singulier aux Européennes soulignant encore davantage l’absence d’ancrage territorial de ce mouvement dépourvu de corps de doctrine, exceptés un « progressisme » très prêt-à-porter, une admiration envers son « Petit Prince-président » et un européisme pour boussole.
Fleur d’avril vivace
Sans doute le moment est-il venu, dès que les vagues Omicron et Poutine entameront leur ressac, de lancer une vraie campagne sur les enjeux économiques, civiques, environnementaux d’une France dont le déclin n’est irrémédiable que pour ceux qui ne l’aiment pas telle qu’elle est. Après tout, la morale du roman culte de Saint-Exupéry, ce prince des pilotes disparu en Méditerranée, bien avant l’hécatombe des migrants, n’est-elle pas qu’on ne connaît réellement les choses qu’en les apprivoisant, c’est-à-dire en les soignant et en les chérissant ? S’il y a eu, hélas, des « criminels de bureau », il n’y a pas de « Français de papier ».
Ne vous en déplaise, nous sommes tous partis pour rester.