A 70 ans, Philippe de Villiers qui fut au début de sa carrière sous-préfet de Vendôme du temps où Valéry Giscard d’Estaing était président de la République, retiré de la politique active mais toujours prompt à lui donner un coup de griffe vient de commettre un nouvel essai « J’ai tiré le fil du mensonge et tout est venu » qui se veut un livre de révélations sur les pères fondateurs de l’Europe. Alors que s’engage une nouvelle campagne pour les élections au Parlement européen, on est tenté de penser que l’idée vient à point et que ce travail entre tout à fait dans l’actualité surtout que sa quatrième de couverture annonce « de dérangeantes révélations ». Hélas pour lui celui qui est, à n’en pas douter, un grand entrepreneur de spectacles (Tolède en Espagne et la Chine viennent de commander des spectacles s’inspirant du Puy du Fou), la lecture de son pensum ne conduit qu’à la découverte d’un mauvais Da Vinci Code.
Tel un Tintin vendéen sans peur et sans reproche, l’ancien secrétaire d’Etat à la Culture d’un gouvernement Chirac, a enfourché son blanc destrier pour mener des recherches « jusqu’au bout du monde, à Stanford, à Berlin, à Moscou », dénichant des « documents confidentiels récemment déclassifiés » lesquels dévoilent selon lui, des schémas de financements occultes et mettent à bas « une vérité officielle, portée comme une Arche d’alliance par les lévites de Bruxelles ».
L’idée lui en serait venue après une conversation avec Maurice Couve de Murville, qui en 1986, au restaurant du Sénat lui dit. « Ah l’Europe ! L’Europe des Pères fondateurs ! Cher Philippe, si vous voulez savoir, il vous suffira de tirer sur le fil et tout viendra…– Sur le fil ? Mais quel fil ?– Sur le fil du Mensonge. » Pourquoi diable le vicomte Le Jolis de Villiers de Saintignon a-t-il attendu que le dernier Premier Ministre du général de Gaulle (décédé en 1999) ait disparu pour s’attaquer à cette remarque ? Il eut été intéressant d’en interroger l’auteur. Mais le Vendéen n’en est pas à ses premières confidences explosives de grands personnages qui ne sont plus là pour témoigner de l’authenticité des propos qu’on leur prête.
L’ancien président du Conseil départemental de Vendée se défend de toute invention ou déformation. Il pointe ce qui est pour lui un complot mais s’interdit le complotisme : « Le complotisme, ce sont des fantasmes et des rumeurs. Ici, je produis des documents, avec une centaine de fac-similés. Ce n’est pas un livre d’imprécations comme j’ai pu en faire, mais un travail d’enquête que j’ai voulu sérieux et précis ». Certes mais à y regarder de plus près les propos tenus dans le livre se rapprochent très fortement des thèses les thèses de François Asselineau, le patron du petit parti l’Union populaire républicaine (UPR) reconnu comme souverainiste, antiaméricain et conspirationniste, un François Asselineau qui fut candidat à la présidentielle de 2017 où il obtient 0,92% des voix.
Mensonges et utopies
« Tout est mensonge dans notre Europe à commencer par les pères fondateurs » affirme Philippe de Villiers. Selon lui, ceux-ci n’ont jamais voulu que la construction européenne débouche sur une Europe prospère, protectrice, une « Europe puissance ». Ils ont jeté les bases d’une Europe voulue par les Américains qui leur avaient passé commande d’une « Europe sans tête, sans corps, soumise, ouverte à tous les vents, coupée de sa sève et de ses racines ». Il faut le reconnaître la formulation ne manque pas de poésie mais sur quoi repose l’idée qu’elle avance ? Sur les pères fondateurs vendus au marché et hommes politiques américains. De Villiers veut nous en convaincre avec ses preuves et ses conceptions.
Au cours des 360 pages qui composent l’ouvrage, trois hommes, sont pris pour cible. En priorité Jean- François Monnet (1888-1979), homme d’affaires et de finances « Mister Cognac » et Robert Schuman (1886-1963), né dans une Lorraine devenue temporairement allemande, les deux pères fondateurs français de l’Europe. Il taille à chacun un costume à la mesure de ses propres idées. Et pour clôturer le tout voici l’Allemand Walter Hallstein (1901-1982) dont le rôle fut essentiel dans l’intégration européenne de l’Allemagne auprès du chancelier Konrad Adenauer qui penchait pour une coopération inter étatique. Un Nazi pas moins ce professeur de droit. Le lecteur a du mal à avaler ces récits tant ils sont excessifs.
Rien n’empêche celui qui fut un temps député au parlement européen de donner son opinion sur cette Europe à laquelle il s’intéresse. C’est le droit de tout un chacun. Mais nous imposer un tel délire souverainiste revu et corrigé pour les besoins d’une cause quel pensum ! C’est tellement déraisonnable qu’on a du mal à aller jusqu’au bout. Et enfin pourquoi s’acharner à regarder dans un rétroviseur plus ou moins déformant pour construire l’avenir. L’Europe n’a que 70 ans pendant lesquels elle nous a assuré la paix et a introduit dans les têtes une communauté de vie. Peu importe ce que furent ses fondateurs, il nous revient comme aux générations future de la faire vivre et de la consolider. N’en déplaise à M. de Villiers.
Françoise Cariès
“J’ai tiré le fil et tout est venu”
Philippe de Villiers
Editions Fayard
360 pages 20 euros