Quel avenir pour le Berry ?

Jour de fête à Châteauroux

Vendredi et samedi 18 et 19 janvier au Centre d’études supérieures de Châteauroux qui vient de fêter ses trente ans d’existence, sur le site de l’éco-campus Balsan qui accueille les deux antennes de la fac de lettres et de la fac de droit de l’université d’Orléans, s’est déroulé, à l’initiative du géographe Pascal Bartout et de la juriste Armelle Treppoz, un colloque scientifique doublé de tables rondes d’acteurs (le président du CESER Centre-Val de Loire, Eric Chevée, la présidente de l’ADESI, Paulette Picard) et d’élus (la vice-présidente déléguée à la Culture de la région Centre-Val de Loire Agnès Sinsoulier-Bigot, le président des maires ruraux de France Vanick Berberian, la sénatrice de l’Indre Françoise Gerbaud, le maire de Châteauroux Gil Averous, le député de l’Indre Nicolas Forissier) très liées à l’actualité du « Grand débat » sur l’évolution des institutions et le besoin d’une démocratie plus participative et proche des citoyens.

Par Pierre Allorant

Il y a 70 ans, Jacques Tatischeff tournait en plein centre de la France, à Sainte-Sévère-sur-Indre, Jour de fête, dans ce Berry humaniste qui l’avait accueilli à bras ouverts durant l’Occupation. À l’image du facteur effectuant sa tournée à l’américaine près de la traditionnelle place du Marché, le Berry riche de son patrimoine peut-il, en dépit des sévères difficultés du présent, se projeter vers un avenir meilleur et partagé avec ses habitants ?

Le Berry, hier et aujourd’hui :
richesse patrimoniale, défis démographiques et atouts

Le Berry a été une province identifiée, il est une marque touristique, gastronomique et patrimoniale reconnue, ses lieux de mémoire sont multiples, du château de Valençay au printemps de Bourges, de Nohant à Sancerre. Mais cette image positive ne réussit plus à masquer des fondamentaux lourds à porter, principalement le déclin et le vieillissement démographiques, singulièrement graves dans l’Indre selon la dernière enquête de l’INSEE du 1er janvier 2019.

Or, en termes d’organisation administrative, le Berry a su être pionnier il y a plus de deux siècles avec l’expérience de l’Assemblée provinciale du Berry sous Louis XVI, et reste actif si l’on en juge par la mobilisation d’acteurs tels le secrétaire général de l’association des maires de France et le président de l’association des maires ruraux. Quelle place peut occuper le Berry au sein de la région Centre-Val de Loire dans les décennies à venir, alors que tous les schémas montrent l’attraction de la région vers l’Ile-de-France et le dynamisme des deux locomotives métropolitaines de l’axe ligérien ? Résignation ou rebond, l’opportunité de former le 3e pôle de la région avec plus d’un demi-million d’habitants est ouverte, après deux siècles de morcellement départemental et « soixante années de solitude » au sein d’une région tirée par le Val de Loire.

L’expérience pionnière de l’Assemblée du Berry

Au siècle des Lumières, les idées modernisatrices de propriétaires réformateurs réussissent à percer et tentent d’améliorer le dynamisme de l’économie de la province, en retard de développement comme la Sologne. Les intendants de Bourges tentent de faire mentir leur ami le marquis de Mirabeau qui s’apitoie sur « la Sibérie de la France ». Dodart, intendant de 1728 à 1767, une longévité à faire rêver les préfets, crée des manufactures de toiles et une société d’agriculture à Bourges, composée uniquement des élites urbaines. Son successeur Dupré de Saint-Maur insiste sur le désenclavement routier pour sortir le Berry de sa léthargie. Dès 1778, le grand propriétaire éclairé Charost adresse au roi ses Observations sur la division territoriale de l’administration provinciale du Berry et l’établissement de conseils d’arrondissement

Lors de la crise prérévolutionnaire de la monarchie d’Ancien Régime, les idées des économistes physiocrates trouvent un terrain d’expérimentation en Berry avec l’assemblée représentative établie pour négocier les impôts. Mais à côté du doublement des élus du Tiers-état, la tradition l’emporte avec la présidence de l’archevêque de Bourges, la prédominance des élites nobiliaires et surtout la décision laissée au représentant du gouvernement central, l’intendant. L’expérience du Berry et de la Guyenne est généralisée par l’édit du 23 juin 1787, juste avant le « Grand débat » ouvert par la convocation des États généraux et la rédaction des cahiers de doléances sur fond d’injustice fiscale, d’impuissance centralisée et d’impossibilité de réformer par en haut…Le bilan de l’expérience est prometteur par la démarche faite d’enquêtes, l’envoi de formulaires dans chaque paroisse, l’analyse des résultats, puis l’élaboration de mesures d’encouragement en vue du « bonheur des peuples ».

Rivalités urbaines et ambitions contrariées :
le découpage départemental de 1789

L’idée pragmatique qui dirige les Constituants de 1789, en plus de l’exigence d’égalité, est celle de l’accessibilité, nous dirions proximité et subsidiarité. La Constituante part de l’ancienne circonscription de droit commun, la généralité de Bourges, en lui retranchant ses excroissances, ce qui aboutit à un territoire proche de celui du diocèse. Avec le Poitou, la situation est compliquée : Saint-Benoît du Sault exprime son désir d’être rattaché au Berry, mais Le Blanc est socialement divisé : la haute ville nobiliaire se sent poitevine et veut appartenir à la Vienne, alors que la basse ville roturière et la municipalité choisissent par calcul de ne pas risquer la concurrence de Montmorillon afin d’obtenir un chef-lieu de district dans l’Indre. Cependant la question la plus délicate est celle de l’attribution des chefs-lieux. Si la primauté universitaire et ecclésiastique de Bourges est incontestée, le choix du second chef-lieu est disputé. Le 31 octobre 1789, les habitants d’Issoudun dénoncent la faiblesse économique de Bourges, « ville de prêtres et de nobles », en l’opposant à leur population « considérable et utile ». L’espoir déçu d’Issoudun passait par la prise en compte de la division naturelle du cours du Cher entre Haut et Bas Berr   y, mais leur bruyante campagne irrite les membres du comité. Sur les 16 députés berrichons, seuls les 2 représentants d’Issoudun restent fidèles à leur ville. Bourges appuie le choix castelroussin par peur que la bonne desserte et la centralité d’Issoudun ne l’oblige à partager les établissements publics. 

Morcellement communal et impuissance administrative :
plaintes préfectorales et regroupement municipal

La litanie des rapports préfectoraux insiste sur l’impossibilité de doter chacune des 44 000 communes d’une municipalité compétente et dotée d’un budget apte à assurer des services au public. Aussi les préfets de départements ruraux préconisent-ils la fusion de communes, la nomination d’un maire commun à plusieurs, ou bien le retour à la municipalité de canton du Directoire de 1795 pour garantir des municipalités bourgeoises éduquées et gestionnaires.

Sous le Second Empire, âge d’or du pouvoir préfectoral, une certaine régionalisation s’installe de fait à travers les zones d’inspection, les tournées dans le Cher, l’Indre, la Nièvre et le Loir-et-Cher, incitant les sous-préfets à multiplier les visites aux municipalités, au motif qu’« il n’est possible d’administrer avec suite que ce que l’on connaît bien ».

Avec la Troisième République, les grands élus qui cumulent les mandats constituent de puissants réseaux qui inversent la relation de tutelle avec le préfet, comme Henri Brisson dans le Cher, que sert le grand préfet Alapetite qui décrit dans ses mémoires son poste dans l’Indre en 1888 comme « vraiment un paradis terrestre ». Alapetite, tirant les conclusions du rapport Poubelle, préconise en 1897 une réforme territoriale de déconcentration et d’élargissement des compétences fiscales des communes et des départements. Il conseille d’utiliser le levier financier pour émanciper les municipalités et d’auditionner le maire en conseil de préfecture en cas de désaccord d’interprétation avec le préfet.

Le deuil du projet berruyer de région
« Berry-Bourbonnais-Nivernais » et le spleen de l’Indre

L’émergence de l’idée régionale depuis la fin du XIXe s. est portée par la révolution des transports ferroviaires et la volonté d’équilibrer l’hégémonie parisienne en s’appuyant sur des pôles économiques et universitaires provinciaux. Mais les circonscriptions judiciaires des cours d’appel et militaires puis les projets de la Troisième République n’associent pas systématiquement l’Orléanais, la Touraine et le Berry. La réalisation par Vichy de s premières préfectures régionales sépare ainsi en 1941 l’Indre, rattachée à Limoges, le Cher, dépendant d’Orléans, et l’Indre-et-Loire qui regarde vers Angers. Ce sont les « Igamies » en 1948 puis les Circonscriptions d’action régionale qui constituent une région Centre dirigée par Orléans avec le décret du 2 juin 1960.

La pérennisation de la coopération interdépartementale met fin à deux aspirations berrichonnes contradictoires : le désir de l’Indre de partager le ressort de ses voisines limousines, très proches dans leurs données humaines et économiques, et l’ambition de Bourges de polariser une région horizontale rurale du Blanc à Moulins en passant par Nevers. Le deuil de ce projet conduit le député-maire de Bourges, Raymond Boisdé, à postuler à la direction de la nouvelle région Centre et à une renaissance universitaire, mais Orléans et Tours creusent l’écart dans les années soixante et sa stagnation démographique relègue Bourges au rang d’antenne technologique, et non d’université sur le modèle de Compiègne et de Troyes en dépit de l’influence des époux Deniau, et de simple chef-lieu départemental. Seules les réussites culturelles de la Maison de la culture portée par Malraux puis du Printemps de Bourges donnent une image de dynamisme à une ville qui cache mal son déclin sur fond de crise des industries d’armement.

Quel avenir au sein de la région Centre-Val de Loire ?

La confirmation du périmètre de la région Centre et son élévation au statut de collectivité territoriale de la République par les lois de décentralisation de Gaston Defferre a suscité à nouveau les réticences de l’Indre à l’instigation d’André Laignel en 1981. Mais force est de constater que les deux départements du Berry ont su jouer leur carte en assurant la présidence de l’exécutif régional avec Bernardet, puis Michel Sapin et Alain Rafesthain, et en bénéficiant des politiques de solidarité territoriale, en particulier à travers la coopération avec l’université d’Orléans. Si l’incertitude autour de la loi NOTRe a pu ressusciter l’idée d’un regroupement avec le Poitou et le Limousin, voire avec l’Auvergne, configurations qui auraient recentré le Berry, le pire, à savoir une marginalisation par fusion des deux ensembles ligériens, a été évitée. Qu’aurait pesé le Berry dans une vaste région polarisée par Nantes et délibérément axée sur le chapelet des villes de Loire ? Certes l’ajout du « Val de Loire » a pu déplaire au sud, mais c’est ignorer non seulement le Sancerrois, mais que le bassin fluvial du Cher et de l’Indre est naturellement ligérien.

Vers un département unique du Berry ?

Aujourd’hui, le défi à relever pour les territoires méridionaux de la région est de positiver leur faible densité de population pour attirer les activités et les migrations. Les faiblesses sont réelles, avant tout le manque de jeunes et de cadres, la désertification médicale et la déprise des services publics, d’où la primauté de la volonté des collectivités d’offrir des formations sur place. Mais les atouts existent, naturels, culturels et économiques, en particulier autour de l’aéronautique et du potentiel de Châteauroux-Déols, de l’INSA Centre-Val de Loire, du dynamisme touristique et des initiatives locales, de l’excellence de l’école des Beaux-arts de Bourges et ils témoignent de la possibilité d’innover en Berry.

Avec près de 540 000 habitants, un département du Berry constituerait le 3e ensemble de la région, moins peuplé que le Loiret et l’Indre-et-Loire, mais un peu plus que l’aire urbaine de chacune des deux métropoles et davantage que l’Eure-et-Loir et le Loir-et-Cher. Une seule entité pourrait, dans le cadre du Schéma Régional d’Aménagement et de Développement Durable et d’Égalité des Territoires, faciliter une politique territoriale dynamique, une mise en réseau des villes et une complémentarité des sites universitaires, si l’obstacle des infrastructures de transport était enfin levé. La région « triangulaire » en serait consolidée, surtout si le principal service aux personnes, le réseau hospitalier, travaillait au service de chacun à partir d’un CHU Val de Loire bi-site, avec des antennes dans chaque territoire.

Le 14 juin 2014, Jean-Pierre Chevènement, évoquant les débats sur la loi NOTRe devant le congrès des maires ruraux, affirmait : « la France ne peut se résumer aux métropoles et aux capitales de région […] Mais une France à 60 départements ferait faire plus d’économies qu’une réduction du nombre de régions », reprise de la proposition de Michel Debré à la Libération.

Et puisque le Berry reste lié à la « Vallée noire », pays de George Sand, suivons la dame de Nohant qui affirmait que si « avec la loi du chacun pour soi, nous sommes tous ennemis les uns des autres », « il y a des convictions entières qui ébranlent les demi-convictions ».

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