La passion communicative pour les artistes orléanais de la directrice du Musée des Beaux Arts d’Orléans est visiblement contagieuse avec le succès de son opération de financement participatif lancée en novembre 2017, qui a permis d’acquérir une collection de 90 dessins de l’artiste orléanais Jean Marie Delaperche. Et Olivia Voisin ne cache pas son enthousiasme en nous présentant les œuvres retrouvées de celui qu’elle appelle le “troisième homme”, le troisième artiste au Panthéon des artistes orléanais, entre Thomas Aignan Desfriches dont le musée a acquis l’an passé le portrait au pastel de Perronneau, et Alexandre Antigna, peintre auquel une grande exposition rendra hommage en 2020.

Olivia Voisin
A cet enthousiasme de la découverte d’un trésor perdu, s’ajoute la satisfaction d’avoir réussi à motiver les Orléanais et quelques autres mécènes (pas moins de 125) pour réaliser l’acquisition de cette collection exceptionnelle, car si la galerie Chaptal qui la mettait en vente en demandait 100.000 €, il a fallu réaliser un montage financier pour réunir les fonds avec pour moitié une aide de l’Etat, l’utilisation d’un legs réservé à des acquisitions pour un quart, et le reste est venu d’une opération de financement participatif parfaitement réussie qui prouve l’intérêt que portent les Orléanais à l’art et à l’enrichissement des collections de leur musée.
L’énigme Jean-Marie Delaperche
En plus de la qualité de ces dessins au lavis, l’acquisition de cette collection constitue le début d’une vaste et passionnante enquête qui permettra peut-être, mais Olivia Voisin n’en doute pas, de reconnaitre le génie de cet artiste de talent. Mais que sait-on de cet artiste qui ne figure même pas dans Wikipédia ?
Il est né en 1771 à Orléans, d’un père bonnetier nommé Laperche et d’une mère, Marguerite Leprince, qui réalise des portraits au pastel (qu’elle signe déjà Delaperche). Son père, qui vendait aussi des pastels, ira jusqu’à proposer aux Orléanais, une méthode de fixation des pastels devenus alors à la mode, visiblement copiée sur la technique de Loriot, le grand spécialiste de l’époque. Jean-Marie Laperche s’installe à Paris pour suivre l’enseignement du grand peintre néoclassique Jacques-Louis David (le maitre également de Girodet de Montargis) avant de partir pour des raisons inconnues en 1795 à Moscou où il fonde une famille.
Son frère Constant, lui aussi artiste, sculpteur élève de David d’Angers, devient précepteur des enfants de la famille de Rohan-Chabot à La Roche Guyon. Et lorsque l’armée napoléonienne entre dans Moscou en 1812, le général de Rohan-Chabot enrôle les deux fils de Jean Marie qui, quelques mois plus tard, seront retrouvés morts de froid sur le bord d’une route. Les frères Laperche retirent de ce triste destin une particule (ils s’appellent désormais officiellement Delaperche) et une rente versée par la famille de Rohan-Chabot à laquelle ils resteront liés. Jean Marie rentrera en France seulement sous la Restauration et décédera à Paris en 1843.

Plus fami quam famae inservientes
Des dessins néo-classiques
Les dessins acquis par le musée correspondent à un travail réalisé dans les années qui suivent ces événements tragiques figurant aussi bien des scènes historiques ou mythologiques que des allégories et des scènes de genre satiriques, certaines visiblement inspirées par la peinture anglaise qui n’était alors pas visible en France. Utilisant une technique mixte mêlant plume, lavis, gouache et crayon graphite, il réalise ces dessins qui ont pour beaucoup, la particularité de posséder au verso une explication détaillée, écrite par l’artiste, de la signification de la scène représentée, comme destinés à une publication historique.
Delaperche est tour à tour historien avec les Adieux de Louis XVI (c’est le dessin qui figure sur l’affiche publiée pour la souscription), moraliste avec son “Néron recule épouvanté par le nombre de ses victimes”, satirique avec sa vision des “artistes du temps” “asservis plus à la faim qu’à la réputation”, ou prémonitoire avec “la fin de Napoléon” dessinée avant Waterloo… l’ensemble de ces dessins présentant une exécution remarquable tant par la composition que par la finesse et la précision du trait.

Néron reculant épouvanté devant ses crimes
Et maintenant…
Un seul dessin de Delaperche, conservé au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg depuis 1941, était à ce jour répertorié. La découverte de cette riche production va ouvrir un vaste champ de recherches pour retrouver d’autres œuvres de cet artiste oublié et mieux comprendre son itinéraire, en interrogeant les réserves des musées de France comme de Russie, mais aussi les collections privées. Et, bien sûr, Olivier de Rohan Chabot, descendant du général napoléonien et aujourd’hui président de la Sauvegarde de l’art français, ne manquera pas de fouiller les archives familiales pour retrouver la trace de ce lointain ami de la famille.
L’aventure Delaperche ne fait sans doute que commencer !
Gérard Poitou

La restauration des dessins

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