Vingt ans après : l’heure de vérité du Prof huppé de l’IUP, É. P. sort de l’ombre de Juppé. La nomination à Matignon d’Édouard Philippe a fait rejaillir dans les mémoires universitaires orléanaises le souvenir de son passage à la faculté de droit d’Orléans. Dans une région marquée par la si proustienne « cathédrale du temps retrouvé », les « noms de pays » sont parfois effacés, sans que la perspective de l’installation à Madeleine puisse en réveiller, par un parfum délicat, l’espace d’un thé, la souvenance. Par bonheur, le « goût de l’archive » cher à l’historienne Arlette Farge n’a pas déserté les services universitaires, et avant l’heure du numérique, la trace du dossier papier conserve pieusement, sous un filet de poussière,
les pièces administratives personnelles.
Par Pierre Allorant, Historien de l’administration et du politique,
Doyen de la faculté de droit d’Orléans
« Vacataire » ? « Fantôme » ? Rien de tout cela, et encore moins emploi fictif arrogant, détricoté de nuit par quelque Pénélope. Le jeune haut-fonctionnaire frais émoulu de l’ÉNA, auditeur de 1e classe au Conseil d’État, assure, trois années durant, selon ses propres mots « avec beaucoup de plaisir des enseignements de droit administratif à l’IUP » (Institut Universitaire Professionnalisé) Collectivités locales d’Orléans de septembre 1997 à juillet 2000, moment où son affectation à la section de l’Intérieur du Palais-Royal le contraint à mettre un terme à cette « association » avec l’université d’Orléans.
Recruté par une commission de spécialistes en qualité de Maître de conférences en droit public, associé à mi-temps, le 19 septembre 1997, Édouard Philippe succède dans cette fonction à un autre jeune fonctionnaire, promis à un brillant avenir : Frédéric Mion, actuel directeur de Sciences Po Paris. Son avis d’affectation par le ministère est enregistré au secrétariat de l’université d’Orléans le 2 décembre, date très napoléonienne qui confirme que « le Normand est parfois un conquérant », sans avoir besoin de se prénommer Guillaume tout en sachant quitter son Havre de paix.
Édouard, Charles Philippe (suite très gaullienne, avec un début balladurien) est alors âgé de 27 ans et, encore célibataire, a déjà accompli son service militaire en 1994, moment marquant de son évolution politique de ce lieutenant de réserve. Lauréat de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris en 1992 (section Service public, dominante droit public) et ancien élève de l’ÉNA promotion 1997 (« Marc Bloch », au sein de laquelle figurent également Olivier Ferrand, fondateur de Terra Nova, et Vincent Chriqui, directeur de campagne de François Fillon en 2017) il a toutes les qualifications pour postuler à de telles fonctions universitaires, après son stage de six mois effectué à la mission française de l’ONU. En outre, il a déjà mené à bien des recherches, à travers 3 rapports publiés par l’ÉNA qui pourraient inspirer les actions à venir du Premier ministre :
- « La simplification des formalités administratives entre les organismes de protection sociale et les entreprises ».
- « Marchés publics et politique industrielle : droit comparé ».
- « Les démarches qualité au sein de l’administration ».

Edouard Philippe et Matthieu Schlesinger, le maire d’Olivet (Loiret).
En résumé, comment moderniser concrètement l’action administrative au service de l’efficacité, du développement économique et de la satisfaction des usagers : un programme très « Macron-compatible » !
Fort logiquement en 1997 (l’année de la dissolution Chirac, du départ précipité d’Alain Juppé de Matignon et du gouvernement de cohabitation mené par Lionel Jospin), le doyen Jean-Paul Pollin et la direction de l’IUP lui confient des conférences de méthode en droit public en 1e et 2e années, pour deux volumes horaires de 37 heures 30.
Chaque mardi après-midi, de septembre 1997 à juin 2000, Édouard Philippe vient de Paris dispenser son enseignement en salle B 006 au rez-de-chaussée de la faculté de droit, d’abord aux étudiants de première année de 14 h 30 à 16 h, puis de 16 h 15 à 17 h 45 à ceux de 2e année, avec une brève pause qui explique le faible nombre de témoins directs de son passage en salle des profs et à la machine à café. Si le nom de « Fillon » apparaît bien juste sous le sien dans l’emploi du temps, il ne s’agit pas de celui de l’un de ses prédécesseurs à Matignon, mais d’une excellente collègue spécialiste d’histoire du droit et de l’administration qui enseigne à sa suite.
Vingt ans après, cet amateur de polars politiques et de boxe s’adonne, un certain mardi après-midi de la mi-mai, à peaufiner la liste de son futur gouvernement et entretient le suspense sur le dosage des sensibilités, la pondération de l’expérience et du renouvellement. Pourtant, il évitera difficilement les directs du gauche et du droit des opposants farouches et les uppercuts de la presse. Pour lui, comme l’indiquent les titres des deux ouvrages qu’il a publiés avec son ami Gilles Boyer, c’est bien L’heure de vérité. Il ne sera plus Dans l’ombre.