S’il faut imaginer Sisyphe heureux, on ne peut que compatir sur le sort de Cassandre, qui pleure en voyant se réaliser ses pires visions. C’est ce à quoi je pensais ce matin en apprenant la victoire du Donald aux élections présidentielles américaines.
Ce que les sondages parviennent mal à mesurer c’est l’aspect affectif d’un vote, dont les sondés ne sont peut-être pas toujours conscients eux-mêmes, ou qu’ils habillent de raisons pseudo-rationnelles pour se rassurer et faire sérieux devant le questionnement.
Il y avait de l’exorcisme, un petit côté vade retro, Satana, dans le vote massif des rédactions de la presse européenne aussi bien qu’américaine en faveur d’Hillary Clinton. Mais c’était oublier un certain nombre de paramètres qui ne pouvaient pas ne pas entrer en jeu, à commencer par le phénomène d’alternance, très marqué aux États-Unis, et celui de la rénovation permanente des personnages du spectacle national. Un sénateur peut tenir son état longtemps, un Représentant à la popularité établie se faire réélire sur une longue période, la Constitution américaine vire ses présidents au bout de deux mandats et les gens attendant à ce moment-là sinon une rupture, du moins un changement.
“Coucou, fais moi peur !”
Porter le nom de Clinton et avoir été citée tous les jours dans les journaux et à la télévision sous le premier mandat d’Obama pour avoir été secrétaire d’État – ministre des Affaires étrangères, troisième personnage de l’État – était un handicap. Cela collait à Hillary une image de has been et donnait, dans l’inconscient de l’électorat, l’avantage à un homo novus. Ceci d’autant plus que dans ses fonctions de Première Dame comme dans celles de ministre elle avait été un personnage « clivant », comme on dit aujourd’hui, c’est-à-dire tapant sur les nerfs de bon nombre de gens.
Face à elle, auréolé de ses succès dans un pays où l’on est fasciné par la réussite matérielle sans être trop regardant sur les moyens d’y parvenir, une bête de scène, un héros de télé-réalité comme Trump jouait sur le velours. Même ses outrances, sa goujaterie, l’ont servi en le faisant apparaître différent, hors système, et propre à balayer l’establishment. Parce que la démocratie, en leur assurant l’impunité du vote, leur en donne la possibilité, les peuples occidentaux adorent balayer les puissances établies et les médias ont leur part dans la préparation des vagues de fond électorales en mettant en avant les transgressions, en dramatisant les enjeux et en privilégiant images et phrases-choc. Bien que majoritairement opposés à Trump, ils l’ont involontairement servi par le jeu du « coucou, fais-moi peur ». Les enfants adorent les histoires de loup, d’ogres ou de Schreks, les adultes les histoires de Trump.
Captaine America ouvrirait-il la boîte de Pandore ?
Dans un article publié ici-même en début d’été, je rappelais l’élection de Jimmy Carter, le producteur de cacahuètes sorti de nulle part, élu simplement sur son slogan « Je ne vous mentirai jamais » au sortir des mensonges et parjures de Nixon et dont la présidence aura été particulièrement lamentable. Comment ne pas imaginer que, dans un pays imprégné, en dépit d’un dévergondage affiché, de la culture puritaine de ses origines et épris de vérité quitte à ce qu’elle ne soit pas bonne à dire, on laisserait passer à Hillary Clinton non seulement les frasques de son mari qu’elle a en partie donné l’impression de couvrir, les courriels diplomatiques envoyés par des voies non officielles et la révélation qu’elle connaissait d’avance les questions qui lui seraient posées lors de l’enquête sur lesdits courriels ?
Les facteurs les plus importants du résultat maintenant tombé semblent toutefois être les effets de la mondialisation et l’image qu’ont d’eux-mêmes les États-Unis Dans un pays tenté par le repli sur soi chaque fois qu’il subit une crise, la désindustrialisation de régions entières en raison de délocalisations d’usines (voir l’exemple de Detroit), l’impression d’abandon de la part de Washington que l’on entend exprimer dès que l’on s‘enfonce un peu dans l’Amérique profonde, par les « petits blancs » mais aussi les noirs stoppés dans l’ascension sociale commencée il y a trente ou quarante ans, ces éléments n’ont pas pu ne pas peser lourd dans le vote. Dans un pays qui se perçoit comme exemplaire, dont un Ronald Reagan voulait faire « a city upon a hill » – entendez, puisque la connotation est biblique, une sorte de Jérusalem terrestre vers laquelle se lèveraient les regards – dans une « Forteresse Amérique » qui attend en permanence l’arrivée de Captain America, la promesse de combattre les méchants et l’empire du mal, qui ne peut être qu’extérieur, marche par ailleurs à tous les coups.
Ce matin Cassandre pleure et la boîte de Pandore est ouverte, son contenu envolé. Mais bien sûr, il y reste, tout au fond, l’espérance… Celle que le pire ne soit pas toujours sûr.
Gérard Hocmard.