« Jeanne d’Arc serait-elle un enjeu national ? » s’interroge Victoria Man-Estier dans le livre qu’elle vient de consacrer à la pucelle . La question est plus que jamais d’actualité . Après un large tour d’horizon, l’auteure conclut : « Jeanne, fille du peuple, brûlée par l’Eglise, abandonnée par le Roi, sainte laïque et sainte de la France doit redevenir l’héroïne de tous les Français et n’appartenir à personne ».

Un livre de plus sur Jeanne d’Arc ? Pas seulement. L’étude est sérieuse, large et internationale. Elle va de la naissance de Jeanne à nos jours, de la Lorraine au royaume de France, de la chevauchée fantastique de la jeune fille, un an à peine, à sa descente aux enfers, moins de deux ans, à sa réhabilitation , à sa canonisation pour laquelle Monseigneur Dupanloup milita dès sa nomination à la tête de l’évêché d’Orléans en 1849, au souvenir d’elle que de nombreuses villes en France se sont appropriées, à la place que de nombreux écrivains lui ont accordée en littérature, en commençant par Michelet et Péguy, à celle que l’art lui a donnée, à celles aussi qu’à l’étranger on a déclarées Jeanne d’Arc locales en raison de leurs actions . Il en fut ainsi, en Pologne, en Macédoine, en Russie, en Corée, au Congo, en Algérie, en Syrie et la liste n’est pas exhaustive. La chanteuse américaine, Taylor Swift vient d’être surnommée la « Jeanne d’ Arc de l’industrie musicale ».
Une idée de Jeanne

Jeanne d’Arc Julie Nicolle acrylique sur toile 73X100
En France chaque siècle a eu une idée d’elle et chacun a eu la sienne.Tombée dans l’oubli pendant trois siècles, Jeanne d’Arc réapparait après la Révolution pour occuper au XIXème siècle et jusqu’au régime de Vichy, une place centrale dans les débats politiques et idéologiques. Une place que Ségolène Royal et maintenant Emmanuel Macron sont en train de lui redonner en la plaçant au centre de la nation.
Jeanne d’Arc est un mythe comme il n’en existe aucun autre. Suivant les circonstances et les intérêts des uns et des autres, cette jouvencelle fut promue fille du peuple révolutionnaire, restauratrice de la monarchie et de l’ordre divin, patriote trahie par les élites et l’Eglise.
Au XIX ème siècle, en elle s’est inscrit l’histoire du nationalisme français. Etudiée, l’utilisation que les uns et les autres ont fait de la sainte met en perspective l’engrenage de querelles politico-idéologiques et la progression de l’analyse historique.Pourquoi et comment Jeanne fut-elle oubliée ? Dans quelles circonstances est-elle réapparue ? Comment a-t-elle été utilisée à travers les siècles ? Sur toutes ces questions le livre de Victoria Man-Estier est clair et précis, accessible à tous, c’est la qualitémajeure du livre.
Un peu d’histoire
Autour de la pucelle la première querelle politique apparaît dès 1450 et le procès en réhabilitation. Deux mois après avoir fait son entrée solennelle dans Rouen reconquise, Charles VII qui n’a rien fait pour la sauver donne l’ordre d’enquêter sur les circonstances du procès et du supplice de Jeanne. Un procès de réhabilitation s’en suit sur la base des documents de Rouen. Première querelle politique au sujet de Jeanne. Les « Bourguignons » soutiennent que Jeanne n’est ni divine ni satanique, mais une fille simple, jouet des hommes politiques, prétendument envoyée par Dieu pour redonner du courage aux troupes. Le procès dont l’objectif était de laver Jeanne de tout soupçon de diablerie et de prouver ainsi la légitimité du règne de Charles VII qui lui devait le trône, ne parvient pas à faire disparaître les positions antagonistes sur le rôle qu’elle a joué.Aussi et parce que la royauté n’a pas vraiment besoin d’elle la mémoire collective la passe presque à la trappe pendant trois siècles.
La Jeanne de 1789

Bombardement anglais sur Rouen
Le mythe de Jeanne d’Arc reprend de la vigueur entre 1789 et 1794 sous la Révolution. En août 1792, certains proposent au conseil municipal d’Orléans de fondre le monument dédié à Jeanne d’Arc qualifié de « royaliste » pour en faire des canons. Le conseil d’alors s’oppose à cette proposition en faisant valoir que « le monument de la Pucelle « n’est en rien un symbole de féodalisme et une offense au peuple français ». L’administration départementale n’en a cure et ordonne la fonte de la statue. Le conseil municipal obtempère mais décide que « pour conserver la mémoire de la Pucelle, un des canons porterait le nom de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans ».Un épisode analogue se produit à Rouen, ville où Jeanne fut suppliciée.
Michelet dont l’auteure consacre un chapitre à l’ouvrage que ce grand historien à dédié à Jeanne a écrit « A des siècles de distance, les Parisiens qui assaillent la Bastille retrouvent la témérité des soldats de la Pucelle. Elle est un fruit de notre temps. Jusqu’à la Révolution, jusqu’à l’envahissement du sol, on n’a pas su ce qu’elle était. On la méprisait, on l’habillait à l’antique. Cette fille du peuple a été une trouvaille de la démocratie, du peuple prenant la parole ».
En 1803, Napoléon Napoléon fait remplacer le monument d’Orléans et rappelle à l’occasion que « l’illustre Jeanne d’Arc a prouvé qu’il n’est point de miracle que le génie français ne puisse opérer lorsque l’indépendance nationale est menacée. Unie, la nation française n’a jamais été vaincue ».
En 1870 , à son sujet, deux mouvements s’affrontent, l’un républicain-patriotique, l’autre religieux. L’annexion de l’Alsace-Lorraine aurait pu rapprocher les deux mouvements. Sans elle, la figure historique de Jeanne d’Arc n’aurait pas atteint la popularité qu’elle a acquise. Elle est entrainée dans une croisade pour la revanche. sa vénération s’accroit. Et reçoit une confirmation lors de la première guerre mondiale. La peur de mourir tourne les soldat vers elle. Son nom suffisait à redonner du courage dans les tranchées.Sa canonisation en 1920 fut motivée par des considérations de politique extérieure à court terme.
Tous les partis politiques la revendiquent ou l’ont revendiquée comme figure tutélaire. Depuis les années 1980 le Front national se l’était accaparée ? Emmanuel Macron vient à Orléans contrer cet état de fait.
F.C.
« Je suis…. Jeanne d’Arc »
Victoria Man-Estier ( E éditions, collection Racines) 250 pages 19,9 euros