Après six jours sur la scène du CADO, la comédienne livrait dimanche après-midi la dernière de « La Vénus au Phacochère » à Orléans. Une performance incroyable dans une pièce épistolaire tout aussi brillante. Celle que l’on a récemment pu voir dans « Bis », « De toutes nos forces » ou encore « Jamais le premier soir », nous montre ici que son talent dépasse largement le grand écran. Elle a accepté de nous parler de sa pièce.

Pour ceux qui ne la connaissent qu’au cinéma ou qui traînent encore les souvenirs de Chouchou d’« Un gars, une fille », c’est une grosse révélation. Incroyable, époustouflante, superbe, Alexandra Lamy nous entraîne, seule sur scène, dans une pièce épistolaire drôle et tragique, spécialement écrite pour elle par Christian Siméon et mise en scène par Christophe Lidon, nouveau directeur du CADO (le Centre nationale de Création d’Orléans et du Loiret).
Dans le raffinement et le bouillonnement culturel du Paris de la Belle Époque, Misia, coqueluche du Tout-Paris et égérie d’artistes majeurs, est une grande pianiste que son mari, Thadée Nathanson, fondateur de la Revue Blanche et un peu macho sur les bords, étouffe et empêche d’exister en tant qu’artiste. Pire, il va jusqu’à publier un article de Strindberg « De l’infériorité de la femme ». Pour Misia, femme éclairée en quête d’émancipation, c’en est trop ! Elle se confie à son amie Geai, croqueuse d’hommes et créatrice de mode, jusqu’à ce fameux soir de la première d’Ubu roi, où un certain richissime Alfred Edwards va la vouloir à tout prix…
En incarnant tous ces personnages (qui ont réellement existé), Alexandra Lamy nous épate dans une performance artistique et physique, dynamique et d’une grande fluidité : la comédienne passe d’un personnage à l’autre dans un rythme soutenu à coup de télégrammes, pneumatiques et coursiers, transformant sa voix et sa posture avec une facilité déconcertante. Le tout avec un jeu et une diction parfaits. Un tour de force qui permet à la comédienne d’interpeler le spectateur sur la condition de la femme au début du XXe siècle et de dévoiler une autre facette de son talent. Bref, un pur moment de bonheur.
Estelle Boutheloup.
« C’est un métier où il faut prendre le temps :
aujourd’hui, j’ai gagné ! »
Pendant 1h15 environ, vous interprétez, seule en scène, trois personnages avec à chaque fois un jeu différent : un rôle intense que vous jouez avec une grande aisance. Comment l’avez-vous travaillé ?
Suite à une lecture de l’œuvre que j’avais faite au festival d’Avignon en 2012, le Théâtre de l’Atelier de Paris, qui cherchait un spectacle, a souhaité monter « La Vénus au phocachère ». Tout s’est fait alors très vite avec un temps très court pour monter la pièce : j’ai eu 10 jours pour apprendre le texte soit 10 pages par jour ! C’était intense mais ça s’est fait : je suis quelqu’un qui aime s’amuser avec la voix, quant aux attitudes… j’observe beaucoup les gens, je regarde et je choppe. Christophe Lidon m’a aussi beaucoup aidée dans le travail du corps. Après, une fois sur scène, je prends le premier quart d’heure pour pousser les personnages de façon à ce que les spectateurs comprennent où va la pièce. Ça leur donne un temps pour s’habituer à la langue et comprendre la mécanique.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans le rôle de Misia ?
En fait, je les aime tous les trois ces personnages. Misia, était surnommée ‘La reine de Paris’, c’était l’égérie de Renoir, Lautrec, Vuillard, elle a aussi inspiré Mallarmé et Proust. C’était un être charismatique, extrêmement touchant, moderne qui savait flairer les génies artistiques et les rassemblaient. C’était une grande pianiste qui se battait pour exister mais qui restait cantonnée aux galas de charité : elle n’avait pas le droit de vivre de son art… On est 50 ans avant le droit de vote accordé aux femmes ! Geai Simpson est la meilleure amie de Misia. Elle est inspirée de Coco Chanel, pas encore connue à l’époque. C’est une femme ultra libérée qui peut balancer sa meilleure amie. Thadée Nathanson, le mari de Misia, vit lui dans les mondanités. Il va se retrouver face au milliardaire Alfred Edwards qui veut acheter Misia avec des colliers de perles et il va laisser faire les choses. Dans cette pièce la position sociale est très importante dans les trois personnages. D’ailleurs Misia va jusqu’à épouser Edwards pour la gagner cette position.
En somme, La Vénus au phacochère, c’est une pièce qui a toute sa place dans la société d’aujourd’hui…
Oui. Les femmes doivent encore s’affirmer, se battre pour exister. C’est encore difficile pour elles. Il y a encore un travail important à faire, elles ne gagnent pas le même salaire qu’un homme. Pourtant, elles ont pris une place énorme dans la société : elles s’occupent des enfants, de la maison, travaillent, ramènent de l’argent… Je ne suis pas MLF mais je suis pour la parité. Ne dit-on pas que derrière chaque grand homme il y a une femme… ?
On vous a vu dernièrement au cinéma dans « Jamais le premier soir », « De toutes nos forces » et « Bis » : ça veut dire qu’aujourd’hui vous vous êtes affranchie de l’image d’« Un gars, une fille » et de celle de l’ex épouse de Jean Dujardin ?
Ah oui, ça fait longtemps ! Aujourd’hui j’ai gagné ! C’est un métier où il faut prendre le temps et pour les femmes c’est plus long : il y a plus de rôles pour les hommes et les femmes sont plus nombreuses alors croyez-moi quand il y a un rôle pour une femme c’est comme le premier jour des soldes !
Quand vous reverra t-on sur le grand ou petit écran ?
J’ai différents projets en cours : une mini-série de six fois 52 minutes pour TF1 (NDLR. « Une chance de trop » adaptée du best-seller d’Harlan Coben), je démarre le 8 avril le tournage d’un road movie belge « Vincent et la fin du monde » de Christophe Van Rompaey, en juin le tournage de « Retour chez ma mère » (titre provisoire), un film extrêmement drôle aux côtés de Josiane Balasko et Mathilde Seigner – l’histoire d’une architecte quadra que j’incarne qui perd tout, qui se retrouve sans un rond et qui va être obligée de retourner vivre chez sa mère, Josiane Balsako. Enfin, un téléfilm sur la vie de Marie-Laure Picat, cette femme qui, atteinte d’un cancer, avait souhaité qu’après sa mort ses enfants ne soient pas séparés (NDLR. L’affaire de cette Loirétaine avait à l’époque défrayé la chronique et ému la France entière). J’adore être dans tous les registres et tous les supports, en passant de la comédie légère, au drame, au thriller…
Propos recueillis par Estelle Boutheloup
http://www.cado-orleans.fr/