Le Puits-Manu à Beaugency et sa Cie historique « les Fous de Bassan » accueillait un spectacle poétique et musical, consacré à celui qui, avec les « Fleurs du Mal », fut honni en son temps par la bonne bourgeoisie.
Par Bernard Thinat.
Une salle quasi pleine, de très chaleureux applaudissements au final : qui osera dire encore qu’un texte littéraire, sans que le public ne soit amené à rire, est révolu au théâtre parce que le public n’en veut plus, qu’il est réservé à une élite, et bla-bla-bla ? La dernière création de la Cie basée dans l’agglo de Montargis, « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans »(1), est un bijou à la fois visuel, poétique, littéraire, musical et chorégraphique.

Photo Patrick Nauroy
Aurélie Plaut, directrice artistique de la Cie, autrice, metteuse en scène et comédienne, a écrit le texte du spectacle en puisant à la fois dans « Les Fleurs du Mal », et dans les lettres que Baudelaire a écrites à sa chère maman, le seul être en qui il avait une confiance absolue, pour lui « dire sans encombre tout ce que l’Amour maternel représente de plus pur parfois »(2). Le reste du texte est de la plume de l’autrice. Mais à l’écouter, on a parfois du mal à distinguer ce qui est de la main du poète, et de la sienne. Il est vrai qu’avec un doctorat en lettres modernes, elle se glisse aisément dans le style baudelairien.
Ce qui l’a amenée vers Baudelaire, c’est évidemment le personnage, la poésie baudelairienne ; elle reconnaît d’ailleurs avoir toujours été amoureuse des vers du poète, et du « caractère universel et intemporel de la poésie » de l’auteur des Fleurs du mal.

Photo Patrick Nauroy
Confidences baudelairiennes
Un homme vêtu de noir, chapeau haut de forme, salue le public, puis égrène les premières notes de sa composition à la guitare électrique : c’est Eric Amrofel. Peu à peu, une ombre se détache en fond de plateau, des mots semblent sortir d’outre-tombe – « azur, exil, exhalaison, évanescence, douleur, absinthe, succube… » – piochés dans la poésie baudelairienne qui permettent à l’esprit, au fantôme de Baudelaire de revenir parmi les vivants.
Le poète apparaît en fond de plateau, chapeau noir, masque sur le visage, gestes amples, voluptueux et chorégraphiés. Il s’adresse à sa mère, évoque la femme qu’il a aimée, dit tout son mépris pour son père adoptif, et revient toujours et encore à sa mère : « Regarde maman, ces bourgeons putrides dont l’éclat bistre resplendit encore aujourd’hui »(2). Bientôt, il (ou elle) ouvre une malle, en sort ses poèmes, se glisse à l’intérieur, évoque son passé, et ce qu’il est devenu : « Je suis lu. Connu. Reconnu. Loué. Vanté. Même étudié ! Je suis Baudelaire le Grand. Je franchis les frontières ! Je retourne en voyage ! Je traverse les mers et les océans ! Quel luxe ! Quelle volupté ! »(2).
En fond de scène, une vidéo où domine le rouge, due à Ryan D’Achille, accompagne les mots du poète que magnifient Aurélie Plaut et la musique d’Eric Amrofel.
(1) – Le titre du spectacle est emprunté à « Spleen » des Fleurs du mal.
(2) – Les citations en italique sont de la plume de l’autrice

Lors des saluts, Eric Amrofel et Aurélie Plaut – Photo B.T.
La Compagnie « Je est un autre » (parole de Rimbaud), installée à Amilly dans l’agglo de Montargis a créé son premier spectacle en 2018, « les Bonnes » de Jean Genet, puis « Quartet » de Heiner Müller, adaptation des « Liaisons dangereuses » de Choderlos de Laclos, enfin le 3ᵉ spectacle de la Cie, « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans », écrit, mis en scène et interprété par Aurélie Plaut.
D’autre part, la Compagnie organise des ateliers et une école de théâtre, avec deux groupes adultes, un groupe enfants, voire selon les années un groupe ados. Depuis octobre 2024, Aurélie Plaut est comédienne intervenante dans les classes à horaire aménagé théâtre au collège Gaston Couté de Meung-sur-Loire.
Avec son partenaire musical, Eric Amrofel, Aurélie propose des lectures musicales, ainsi que des contes poétiques qu’elle vient de créer.
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