Johann Chapoutot, historien spécialiste du nazisme et professeur à Paris Sorbonne Université, vient de sortir son dernier livre. Dans « Les Irresponsables », il analyse la vie politique allemande des années 1920 et 1930 et explique comment la droite libérale-autoritaire bourgeoise a lâché progressivement la République de Weimar pour garantir la sauvegarde de ses intérêts, avant de carrément mettre le pied à l’étrier d’Hitler. Petit résumé pour celles et ceux qui n’ont pas le temps de lire le bouquin mais qui s’interrogent intuitivement sur les liens entre cette époque et la nôtre.
Par Joséphine.

Hitler serrant la main de Hindenburg à Potsdam le 21 mars 1933.
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Hitler a été démocratiquement porté au pouvoir.
Faux. Le vote pour le parti nazi n’a jamais dépassé les 32% du corps électoral et il a atteint son point haut à l’été 1932 avant de refluer rapidement. Hitler est nommé Premier ministre par le président von Hindenburg en janvier 1933 dans le cadre d’une coalition droite-extrême-droite à la suite des législatives de novembre 1932. Les nazis ne comptent alors que trois ministres et rien n’obligeait le président Hindenburg à appeler Hitler pour prendre la tête du gouvernement. Il s’agit d’un choix délibéré et stratégique de la part du président et de son entourage.
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Les nazis ont pris le pouvoir
Faux. Contrairement à la mythologie viriliste portée par la propagande nazie, le pouvoir n’a pas été conquis, il a été offert légalement par la droite libérale-autoritaire qui entendait pallier ses faibles scores en s’alliant avec le parti nazi, lui-même en perte de vitesse et contraint à l’union fin 1932.
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Le nazisme est un dérivé du marxisme, d’où les termes « socialiste » et « travailleurs » dans le nom même du parti, le NSDAP
Faux. Dès le début des années 1920, nombre de groupuscules nationalistes allemands clairement identifiés à l’extrême-droite et stagnant électoralement décident de s’approprier une partie de la terminologie issue de la gauche radicale qui a le vent en poupe depuis la révolution russe (1917) et les séquences révolutionnaires allemandes (1918-1923). L’objectif et de séduire une partie du prolétariat allemand – ouvriers, chômeurs, miséreux subissant l’exode rural – et de le rallier à la cause nationaliste. Rien dans la sociologie des cadres du parti nazi ni dans son programme ultra-libéral n’est issu du marxisme. Pas de planification, pas de contestation du capitalisme, pas de réformisme fiscal, pas de lien avec des revendications syndicales, pas d’importance donnée à l’État, pas de régulation sociale ou économique. La frange plus sociale-nationaliste du parti, incarnée par les SA et Ernst Röhm est liquidée dès l’été 1934 lors de la « nuit des longs couteaux » afin de garantir le soutien des milieux conservateurs à Hitler.
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Le nazisme a drainé le vote des classes populaires à la suite de la crise de 1929. Son arrivée au pouvoir était inéluctable
Faux. Ouvriers et chômeurs votent principalement pour le parti communiste ou socialiste. Ils s’abstiennent également davantage que la moyenne des Allemands. En fait, ce sont les classes moyennes et la petite bourgeoisie de province, des petites villes et des espaces ruraux qui ont voté pour le parti nazi, suivies à partir des années 30 par une partie des milieux économiques et d’affaires et par la bourgeoisie conservatrice.
Peur de la modernité incarnée par les grandes villes, peur de la culture de libération sexuelle – homosexuelle et féministe – et de l’avant-garde artistique considérée comme décadente et destructrice de « l’identité allemande », peur du déclassement social et du grignotage du patrimoine accumulé à cause d’une fiscalité de redistribution, nationalisme exacerbé par les frustrations liées au traité de Versailles, adhésion à la vision raciste et antisémite de la société, panique à l’idée d’une révolution bolchevique… c’est un peu pour tout cela que l’on vote pour les nazis, surtout à partir de la fin 1929.

Marlène Dietrich dans L’ange bleu
En réalité, à défaut de véritable majorité, l’accession au pouvoir des nazis s’appuie essentiellement sur les élites politiques et économiques traditionnelles allemandes. L’armée et l’aristocratie, incarnée par le président Hindenburg, les grands propriétaires terriens de l’est, représentés par… Hindenburg, la bourgeoisie industrielle – les Thyssen, les Krupp –, les milieux d’affaires et financiers, quelques milliardaires qui donnent dans la politique et dans les conglomérats médiatiques, notamment Hugenberg… ce sont eux qui ont objectivement mis Hitler et les nazis au pouvoir, légalement, et en toute conscience. Se pensant plus malins et prenant de haut les cadres hitlériens considérés comme des rustres de petite envergure, Hindenburg et son entourage ont cru pouvoir manipuler et neutraliser les nazis, bénéficier de leur poids électoral et de leur force militante et milicienne afin de conserver le pouvoir et défendre les intérêts patrimoniaux et idéologiques des élites. En pure perte : en moins d’un an et demi, les nazis font interdire tous les autres partis, éliminent les principales figures politiques du pays et rompent avec le légalisme. A la mort de Hindenburg à l’été 1934, Hitler concentre tous les pouvoirs et s’est débarrassé de ses concurrents au sein même du parti.
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Hitler et les nazis ont manipulé la société allemande pour la placer sous leur emprise
Vrai et faux. La communication de l’État, la propagande véhiculée par les médias de masse ainsi que les programmes scolaires ont eu un effet indéniable sur les mentalités individuelles. Pour autant, ce phénomène ne doit pas masquer la large adhésion à l’idéologie nazie des élites intellectuelles, universitaires, diplômées, de la haute fonction publique et des milieux de notables. La capacité d’initiative et de production intellectuelle de ces élites est très grande dans l’Allemagne des années 1930 et 1940, avec un véritable foisonnement de livres, de concepts, d’innovations juridiques, de recherches, de créations d’agences et d’entreprises. Ce qui vient d’ailleurs contredire l’image simpliste que l’on se fait de cette société supposément écrasée et réduite à la stricte docilité par une doctrine entièrement fournie par le Führer.
6) Le parti nazi accède au pouvoir à cause de la faiblesse constitutionnelle de la République de Weimar
Faux. La bourgeoisie libérale-autoritaire au pouvoir en Allemagne, constatant que les choses lui échappent à partir de 1930 – elle ne pèse plus que 10% des voix – adapte progressivement sa stratégie. Usant dans un premier temps des possibilités offertes par la constitution de la République de Weimar, les dirigeants imposent des décrets-loi par recours à l’article 48 – équivalent et ancêtre de notre 49.3 –. Ce sont les Premiers ministres Brüning, puis von Schleicher et von Papen, en appui au président von Hindenburg, qui tordent progressivement la constitution, créant des précédents autoritaires et resserrant la prise de décision autour du cabinet présidentiel, devenu une sorte de cour de plus en plus isolée des réalités. Ces hommes discréditent également sciemment le pouvoir législatif et judiciaire pour induire un état d’exception permanent, le recours à l’article 48 nécessitant des circonstances exceptionnelles pour être invoqué. Au fond, voulant profiter de la vague d’anti-parlementarisme, des failles dans la constitution et de la dynamique du parti nazi, quelques brillantes figures des élites allemandes ont offert le pouvoir à Hitler. Ainsi que les conditions d’un démantèlement rapide de l’état de droit et du régime constitutionnel.
Du reste, ces conceptions weimariennes du début des années 1930 influencent pas mal de juristes et d’intellectuels français dont René Capitant, qui trouvent la IIIème – et plus tard la IVème République – bien trop parlementaire et instable. Porté par De Gaulle dès 1946 puis imposé après le coup d’état de mai 1958, l’esprit de la constitution de la Vème République est directement et explicitement inspiré de la constitution de Weimar, dans sa dimension la plus présidentialiste. Constitution de la Vème République, elle-même rendue davantage autoritaire depuis les réformes proposées par François Hollande puis sanctuarisées par Emmanuel Macron, normalisant certains états d’exception et d’urgence après la vague d’attentats de 2015.
7) Les nazis ont bénéficié d’un contexte particulier
Vrai et faux. Le souvenir traumatisant de la défaite de 1918, les humiliations du traité de Versailles, la mémoire des famines liées au blocus maritime britannique de Première Guerre mondiale, la circulation massive des armes dans le pays après 1918, le démantèlement des forces armées allemandes qui permet l’essor des milices, la dépendance de l’économie allemande envers les capitaux américains etc… sont des spécificités allemandes qui ont été analysées puis exploitées par les extrêmes-droites aux lendemains de la guerre. Par contre, l’idéologie nazie en tant que telle n’a rien de véritablement original, il s’agit d’une sorte de condensé de tout ce que la pensée occidentale européenne a produit progressivement depuis le XVIème siècle : impérialisme, colonialisme, capitalisme, racisme, anti-sémitisme, productivisme, extractivisme, scientisme, eugénisme, darwinisme social, nationalisme, virilisme, etc…
Le nazisme n’est donc pas une folie tombée de nulle part, c’est un agrégat singulier dans un contexte particulier d’éléments pré-existants dans la culture européenne et agencés en un système cohérent. C’est l’adéquation entre cette pensée cohérente qui propose de régler les problèmes de l’Allemagne et les angoisses existentielles des Allemands qui explique le succès relatif des nazis.
8) L’arrivée au pouvoir des nazis était inéluctable
Faux. Cette affirmation pose déjà un souci logique : rien n’est écrit d’avance en Histoire et on ne peut expliquer ce que l’on sait être arrivé ensuite par une sorte d’irrésistible déterminisme.
Les gauches communistes et socialistes auraient pu s’allier pour barrer la route aux libéraux autoritaires et nazis. Hindenburg aurait pu écouter von Schleicher qui a compris dès l’été 1932 que les nazis ne seraient pas si faciles à manipuler et que leur nature profondément violente faisait d’eux essentiellement un danger et non une opportunité pour garder le pouvoir. Hindenburg aurait pu nommer de nouveau von Papen en janvier 1933 et non Hitler. Au printemps 1933, lors des nouvelles élections législatives, les communistes sont largement mis hors-jeu par des manipulations politiques et une hausse du niveau de violence des milices, et pourtant les nazis plafonnent encore à 38% du corps électoral.
Rien n’obligeait non-plus les droites dites traditionnelles de reprendre le programme et les mots des nazis pour tenter de se faire élire, habillant leur libéralisme dogmatique et leur conservatisme social d’un vernis nationaliste et xénophobe. Rien ne les contraignait à normaliser les idées extrêmes d’Hitler, idées martelées par le réseau médiatique colossal de Hugenberg, magnat de l’industrie et des médias et lui-même chef d’un parti d’extrême-droite, éphémère ministre de l’économie sous le premier gouvernement Hitler. Cette mécanique devient d’ailleurs tellement puissante que le chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, se félicite carrément à l’été 1932 que « von Papen a parlé à la radio. Un discours qui vient de nos idées, de A à Z ».
Post-Scriptum : bien entendu, l’Histoire ne se répète pas de manière linéaire et prévisible et nous ne sommes pas à la veille de notre été 1932 à nous. Les analogies grossières ou la pensée déterministe mécanique ne permettront probablement pas d’analyser et d’interpréter avec pertinence notre contexte politique. Mais à l’inverse, ne pas regarder en face la nature et la généalogie de notre régime constitutionnel, sa capacité à admettre l’état d’exception ou la mise entre parenthèses de l’État de droit, et sa propension à donner toujours plus de poids à l’exécutif… c’est certainement une erreur. Ne pas suivre avec inquiétude la débâcle de la droite libérale depuis 15 ans – LR, Modem, Horizons et Macronistes – et sa course à l’échalote derrière le RN, c’est manquer de lucidité. Et comment ne pas s’interroger sur l’isolement de nos élites qui fonctionnent de plus en plus en vase clos, coupées des réalités, pleines de mépris envers les « sans-dents » ou « ceux qui ne sont rien » ? Ou sur le pari électoraliste de ces mêmes élites qui reprennent les idées et mots du RN – « submersion migratoire », « grand remplacement », « ensauvagement », « narco-racaille » ? Ou sur l’influence politique de quelques milliardaires – Bolloré ou Arnault – qui concentrent les médias entre leurs mains ?
En tout cas, pour l’heure, les gauches ne semblent pas prendre la mesure de la profondeur historique du moment que l’on traverse – hormis la symbolique de façade en se parant du terme « Front Populaire » – , acceptant même parfois, de carrément participer à la fameuse course à l’échalote.
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