Horizons Touraine : la communication plutôt que la bonne gouvernance

[Enquête] Prenant ses distances avec le macronisme et faisant le pari d’un retour à des formes classiques de partis politiques plus structurés, Édouard Philippe et Horizons mènent un travail de fond pour s’implanter durablement en province et y remplacer LR, en état de mort cérébrale. Quitte parfois à privilégier la simple communication à la bonne gouvernance et à la juste utilisation de l’argent public. Dans le sud-Touraine, ce phénomène y est particulièrement manifeste.

Gymnase Saint Branchs DR



Par Joséphine.

Le gymnase de Saint-Branchs, une inauguration très politique

Tout était dit sur le site Internet de la mairie de Saint-Branchs, qui ne s’interdit visiblement pas l’auto-congratulation : « un immense bravo au maire Patrick Nathié, pour [ce gymnase] qui profitera au plus grand nombre. C’est une rénovation et une réhabilitation thermique et acoustique, éco-responsable et très réussie. 3 ans ont été nécessaires pour la concrétisation de ce projet, financé à 35% par la commune ».

En effet, tout le gratin est là ce 9 septembre 2023 pour l’inauguration de l’équipement fraîchement rénové : presse, acteurs associatifs, simples citoyens, élus représentant le Conseil régional, départemental et municipal, il y a même Jean-Gérard Paumier himself, patron du Département et bien sûr monsieur le député, Henri Alfandari. Le moment n’a pas qu’une résonance locale, car quelques jours plus tard, ce seront les élections sénatoriales et il convient d’essayer de séduire une dernière fois les élus qui participent à cette élection indirecte. D’ailleurs, Jean-Gérard Paumier n’est pas venu uniquement pour les beaux yeux du gymnase, lui qui brigue alors un siège au palais du Luxembourg sous l’étiquette Les Républicains.

En fait, à deux semaines du scrutin sénatorial, cette séquence est surtout stratégique pour Horizons. Car le parti aux dents longues présente un candidat en Touraine, essayant de continuer son implantation locale en profitant de cette élection, la préférée des notables. Et le poulain du parti a toutes ses chances : il s’agit de Vincent Louault – absent à l’inauguration –, ennemi intime de Paumier depuis les années 2010 et fils du sénateur Pierre Louault qui part justement à la retraite après 50 ans de carrière politique. Et oui, ça se passe comme ça en Touraine.

Les journalistes présents saisissent donc le visage radieux de monsieur le maire Nathié, lui-même membre d’Horizons, sous le regard bienveillant du député non moins Horizons, Henri Alfandari. Quelques jours plus tard, ce sera carrément le numéro deux de Horizons et ministre de la Transition écologique à l’époque, Christophe Béchu, qui descendra en Touraine. Cette fois l’incontournable inauguration de gymnase rénové a lieu à Véretz, avec de nouveau la presse qui couvre les sourires Colgate des VIP du coin. Le message sera ainsi limpide : amis élus des petites communes de Touraine, l’écurie d’Édouard Philippe pense à vous, et elle amène dans son sillage les connexions et le réseau qui permettent d’avoir l’oreille des décideurs à Paris, et donc peut-être des financements pour vos projets. Efficace.

La manne de l’argent de l’État

Toute la mise en scène aurait été parfaite de bout en bout si des citoyens n’avaient pas décidé de mettre leur nez dans cette histoire de rénovation énergétique du gymnase, moins limpide qu’il n’y paraît. L’homme au centre de la photo de septembre 2023, Patrick Nathié, est devenu maire un peu par surprise début 2018, à la suite d’une élection anticipée provoquée par la démission de Daniel Balanger (PS), élu en 2014 et déjà maire de 1995 à 2008. Unique candidat en 2020, Patrick Nathié est donc naturellement réélu, et entend enfin imprimer sa marque sur la commune en lançant une série de chantiers. Sauf que pour cette petite ville de 2 500 habitants, se pose la question des marges financières.

C’est ainsi qu’en septembre 2020 germe l’idée de solliciter la Dotation de Soutien à l’Investissement Local (DSIL), une enveloppe exceptionnelle de « 950 millions d’euros mise en œuvre dans le cadre de France Relance et qui permet la réalisation d’opérations structurantes sur le territoire et sur le quotidien des habitants, prioritairement en matière de transition écologique ». Par un vote favorable en conseil municipal, il est donc officiellement décidé de demander la DSIL. L’objectif est annoncé dans le dossier de subvention et dans les échanges par courriel entre la mairie et la Préfecture, éléments que nous avons pu nous procurer : il s’agit de « rénover le Gymnase de SAINT BRANCHS, datant des années 1980, par la définition des solutions techniques pour réduire l’impact environnemental et pour l’amélioration énergétique (…) projet qui pourrait s’effectuer en plusieurs parties : mises en conformités thermique et environnementale, accessibilité handicapés, incendie, électrique, amélioration du bâtiment ». Dans cette première phase, une estimation du coût total de l’opération est réalisée, on parle alors de 640 000 euros HT.

Janvier 2021, la préfecture confirme que la demande de Saint-Branchs commence à être étudiée mais patatras, au bout de quelques jours, les services de l’État en charge de l’instruction du dossier contactent la mairie : il manque plusieurs expertises et informations, notamment le « diagnostic(s) énergétique(s) du ou des bâtiment(s) concerné(s) comportant nécessairement la consommation avant travaux et les économies d’énergie attendues ». Le temps presse, la décision d’engagement financier de l’État doit être actée avant le 15 février.

Une procédure qui s’éternise

La mairie transmet bien des documents au dernier moment mais fin mars 2021, nouveau message de la préfecture qui est toujours en train d’évaluer le dossier : les experts de la Direction Départementale des Territoires (DDT) alertent alors qu’en ce qui concerne le « diagnostique [sic] énergétique : le document fourni est un bilan initial de tous les bâtiments communaux – celui-ci classe le gymnase en priorité moyenne – ce document ne permet pas de jugé [sic] d’un gain énergétique par rapport aux travaux prévus. Attention présence d’amiante détecté – diagnostic avant travaux obligatoire et coût de désamiantage à prévoir ». La mairie de Saint-Branchs ne semble pas capable de fournir des éléments à ce sujet ni de tenir les délais exigés par la procédure, si bien que la préfecture répond que cela « peut avoir pour conséquence de ne pas retenir ce projet dans la programmation DSIL ».

Une semaine plus tard, Patrick Nathié s’entretient au téléphone avec la cheffe de bureau qui suit l’instruction de dossier, toujours incomplet début avril 2021, et obtient de toute évidence un délai. Au bout de deux mois, début juin, le dernier document demandé par la préfecture – le fameux diagnostic énergétique – est enfin envoyé par la mairie de Saint-Branchs. Trois semaines plus tard, après consultation de la DDT, le dossier est accepté malgré le retard et 425 000 euros sont alloués par les services de l’État pour la rénovation du gymnase, soit 40 000 euros de plus que ce qui avait été demandé, permettant de couvrir les 2/3 de l’opération. Pour une fois que les services de l’État sont généreux, autant le noter. Mais il est vrai aussi que l’approche de la présidentielle du printemps 2022 peut expliquer ces largesses budgétaires impulsées par un gouvernement macroniste qui cherchait à garder le pouvoir. D’ailleurs, un élu tourangeau interrogé sur la question se souvient : « En 2021 le gouvernement a lancé un plan de relance qui s’est traduit par des DSIL exceptionnelles validées par les préfets de Région ». C’est probablement dans ce contexte que l’État a également permis de décaler la date de début des travaux, fixée au 31 décembre 2021 dernier délai.

Car le projet définitif de la rénovation du gymnase ne sera voté qu’au conseil municipal de mars 2022, au terme de diverses études supplémentaires, notamment un nouveau diagnostic structure et capacités portantes des charpentes bois, facturé plus de 13 000 euros HT. A ce stade, le coût global estimé des travaux avait déjà augmenté, atteignant presque 710 000 euros HT, les études et diagnostics pour la rénovation du gymnase étant exclus des sommes communiquées par la mairie. Le maire de Saint-Branchs explique alors que le projet a « subi un surcoût financier non négligeable du fait de la problématique de la charpente qui ne répond pas aux règles de l’aléa sismique d’une part et qui ne supporte pas les travaux d’isolation qui sont envisagés d’autre part », mettant en évidence en filigrane les limites de l’analyse de la faisabilité du projet en amont, vu l’ampleur des soucis découverts au fur et à mesure du temps.

Ayant pu nous procurer également les diagnostics énergétiques, nous avons interrogé plusieurs experts et professionnels de la question. « Il me parait compliqué de faire de ce bâtiment un bâtiment raisonnablement économe. En fait, y’a deux choses foireuses :

1) on évalue ce que ça coûterait de chauffer ce gymnase si on ne faisait aucun travaux mais c’est absurde, puisqu’il n’a jamais été chauffé à la base, et que le projet ne serait pas de simplement installer une chaudière

2) ⁠prévoir un chauffage à 19°C, ça, c’est un scénario de logement, mais pas de gymnases, qui sont en général chauffés à 15°C. L’approche de la mairie est super large et imprécise sur les usages du gymnase [le cahier des charges parle d’activités sportives, d’expos, de spectacles, de repas, de manifestations publiques, d’utilisations en tant que bureau de vote – ndlr] et du coup, c’est sûr que si on veut en faire un espace chauffé à 19°C de 8h à 23h toute l’année, il faut faire des travaux. Les hypothèses avancées par la mairie conduisent probablement à une surestimation des consommations de 40 à 70% ce qui justifie d’autant plus la rénovation(…) La notion « d’économie d’énergie » s‘agissant d’un bâtiment ni chauffé ni climatisé à l’origine n’a évidemment aucun sens (…) c’est un peu comme si on disait : voilà… on a étudié l’intérêt d’un camion pour transporter 22 tonnes de marchandises. Et pour ça, on va comparer avec ce que ça donnerait de transporter ces 22 tonnes avec une trottinette », analysent deux spécialistes.

Un dérapage oui, mais avec le sourire

Si la mairie a attesté que le début des travaux date du 3 mars 2022 grâce au chantier de désamiantage du local attenant au gymnase, les travaux de rénovation du gymnase à proprement parler ne commenceront en réalité qu’à la fin du mois de septembre 2022, soit trois mois avant la date limite pour la livraison. En fait, la commune a peiné à trouver des artisans pour réaliser le chantier lors de la procédure d’attribution des marchés publics, « marchés qui finissent d’être attribués seulement début 2023 et ce alors que plusieurs subventions ont déjà été versées », s’étonne une personne proche du dossier.

L’augmentation des coûts cause aussi des tensions dans l’équipe municipale : au printemps et à l’été 2022, lors des votes portant sur des appels d’offres liés au gymnase, 10 conseillers sur 22 votent contre ou s’abstiennent. Cependant, étonnamment, les comptes-rendus du conseil municipal publiés par la Nouvelle République ne mentionnent pas ce sujet, privant ainsi les lecteurs et habitants de la commune d’une information essentielle sur l’action publique de la mairie.

Fin 2022, Patrick Nathié obtient une dérogation de la préfecture pour décaler la livraison du projet à 2023 ainsi que le versement d’une avance de 35% de la subvention de la DSIL. Il sollicite aussi une autre enveloppe de l’État et de la Région puis un engagement financier du Conseil départemental pour participer à la rénovation, engagement rapidement signé par le président Jean-Gérard Paumier que la rumeur donnait déjà comme candidat aux sénatoriales 2023. Les sommes étant tout de même insuffisantes, la commune emprunte alors plus de 650 000 euros à la Caisse d’Épargne sur 20 ans à 2,8% pour couvrir le reste des coûts des travaux. Car si les travaux s’éternisent ainsi, c’est qu’il ne s’agit pas que d’une simple rénovation. On apprend dans une délibération du conseil municipal de la mi-novembre 2022 que la totalité de la charpente a été déposée et qu’une entreprise a été sollicitée pour démolir les murs au marteau piqueur. Des photos du chantier et des témoignages laissent à penser qu’il s’agit presque d’une sorte de reconstruction. Encore une contorsion, car la DSIL précise bien que les subventions ne « recouvrent pas les constructions de bâtiments neufs, même si ceux-ci répondent à des normes énergétiques exigeantes ».

Une affaire rondement menée

A la date de l’inauguration, quand est prise la photo de nos VIP tout-sourire en septembre 2023, presque avec 12 mois de retard sur le calendrier initial déjà décalé, ce sont 1 300 000 euros qui auront été dépensés, doublant le budget prévisionnel initial et laissant donc une ardoise de plus de 650 000 euros pour la commune de Saint Branchs, et encore, c’est sans compter qu’en juin dernier, 150 000 euros de subventions n’avaient toujours pas été versées à la commune.
Un très bon connaisseur de ce coin de la Touraine commente, malgré les difficultés pour mettre la main sur des chiffres précis dans la documentation municipale en ligne : « L’encours de la dette de Saint-Branchs était d’un peu plus de 800 000 euros au 31 décembre 2018 lors de l’arrivée de Patrick Nathié, et il était de presque 1 700 000 € au 31 décembre 2023. Le montant de la dette a donc plus que doublé… L’annuité de la dette est passée de 150 000 euros en 2022 à 200 000 euros rien qu’en 2023 soit une hausse de 30% (…) L’emprunt du gymnase explique en grande partie cette hausse. Ce sont ces déséquilibres qui vont entraîner des difficultés pour les années à venir, notamment sur les capacités à emprunter. C’est le problème de toucher à une subvention avant d’avoir bien réfléchi à son projet car on prend le risque de finir avec des plus-values exorbitantes et un gymnase qui a loupé le virage des énergies renouvelables (…) Le prochain mandat sera certainement bloqué financièrement ».

Plus cocasse encore : les dépenses ayant totalement dérapé, la mairie n’allume presque pas le chauffage du gymnase afin de ne pas faire aussi exploser la facture énergétique de la commune… sans même parler de la drôle de poussière qui semble sortir de sous le revêtement du gymnase ou des fuites d’eau apparues ces dernières semaines. Résultat ? 1 300 000 euros TTC de dépensés pour la rénovation énergétique et l’amélioration du système de chauffage d’un gymnase qui… n’était pas chauffé avant les travaux et presque pas après.

Mais qu’importe, la photo était belle, Vincent Louault est devenu sénateur, Patrick Nathié a montré qu’il était un grand bâtisseur, Christophe Béchu a pu justifier de l’activisme du gouvernement macroniste au niveau de la transition énergétique et Henri Alfandari est carrément devenu il y a quelques jours secrétaire national Horizons en charge de l’énergie. D’ailleurs, le bulletin municipal de Saint-Branchs d’avril 2024, sorte de rétrospective 2023 publiée à quelques semaines des élections européennes, était une véritable plaquette promotionnelle Horizons avec pour toile de fond, le gymnase. On y retrouve nombre de photos de l’équipement, Patrick Nathié radieux en première page avec ses lunettes de soleil ainsi qu’un mot du maire, du député et du sénateur.
Rondement mené et particulièrement rassurant sur la capacité à gouverner de l’avant-garde édouard-philippiste, non ? Eux qui ont activement soutenu le naufrage budgétaire porté par Bruno Le Maire et qui paradent sur tous les plateaux télé pour parler de gestion rigoureuse de l’argent public et des sacrifices nécessaires. Vivement 2027.

Commentaires

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  1. Faire sauter la subvention du Planning familial de Nantes , permet peut-être de financer de telles gabegies . Rendez-vous aux élections.

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