[Billet de Pierre Allorant]
Il y a 90 ans, le choc des manifestations sanglantes du 6 février 1934 autour du Palais-Bourbon convainc les intellectuels antifascistes, les syndicats et les partis de gauche à se rassembler pour défendre la démocratie. Ce « Rassemblement populaire » permet la victoire de mai 1936 à la faveur des désistements au second tour des législatives, entre candidats radicaux, socialistes et même communistes grâce au changement de stratégie de Staline. Plus jeune ministre de la République, Jean Zay est choisi par Léon Blum pour s’occuper de la jeunesse, à l’Éducation nationale et aux Beaux-Arts. Ses réformes, sa parole politique marquent ce moment d’espoir de la « Belle illusion » (Pascal Ory), réalimentant la haine de la République, jusqu’à son assassinat par la Milice le 20 juin 1944.
Un jeune radical déterminé à rénover pour rassembler et réarmer la gauche
Journaliste et avocat engagé dans les jeunesses laïques et républicaines, Jean Zay milite dès son élection à la députation en 1932, à 27 ans, pour réunir la gauche sur un contrat de législature réformateur, et mettre un terme aux combinaisons de mi-mandat qui voient le parti radical renverser ses alliances pour rester au pouvoir.
Ayant voyagé en Allemagne, il comprend le tournant de l’arrivée d’Hitler à la chancellerie et renonce au pacifisme pour prôner la fermeté dans la préservation de la sécurité collective de la Société des Nations. Repéré pour ses qualités intellectuelles et oratoires dans les congrès radicaux et par le talent de sa plume, il prône, avec ses amis Mendès France, Cot et Kayser, une rénovation profonde du corpus radical, apte à répondre aux défis sociaux et politiques des années trente. Il défend le Rassemblement populaire dès 1934, pour sauver la République des ligues et des menaces fascistes, de l’Éthiopie à l’Autriche.
Le député du Loiret pratique un dialogue démocratique avec ses lecteurs-électeurs, présentant avec pédagogie les dossiers, leurs enjeux, la position qu’il défend à la Chambre et ses préconisations sur la crise agricole, la vie chère, chômage, les retraites, les menaces de guerre… Jean Zay pratique l’union de la gauche en avance du Front populaire : il soutient son ami socialiste Claude Léwy qui conquiert la mairie d’Orléans en 1935, plus jeune maire de grande ville de France, ce qui lui assure des reports de voix décisifs aux législatives de 1936, puis aux cantonales de 1937.
Un ministre réformateur
Nommé dès janvier 1936 par Albert Sarraut sous-secrétaire d’État à la Présidence du Conseil, Jean Zay est choisi par Léon Blum en dehors des usages habituels : plus jeune ministre de l’histoire de la République, « un jeune pour s’occuper de la jeunesse », il est placé à la tête d’un ministère qui englobe l’éducation, la culture, la recherche, la jeunesse et les sports. Il est ainsi au cœur de la mise en œuvre de réformes emblématiques de 1936, avec la volonté de démocratiser l’accès à l’enseignement, aux loisirs, aux arts, à l’activité physique, de démocratiser la haute fonction publique aussi bien que la lecture, le théâtre, la musique, le cinéma, activités de création dont il défend le droit de propriété intellectuelle.
La cible privilégiée de la haine à l’égard du Front populaire
Dès ses débuts en politique, Jean Zay est la cible d’attaques de la presse locale, relayées par les journaux nationaux. Brandissant son poème de jeunesse, « Le Drapeau », l’extrême droite dénonce l’antipatriote, le révolutionnaire masqué en radical et le juif derrière le protestant, puis le « juif belliciste ». À côté des éditorialistes philo-fascistes, les caricaturistes s’en donnent à cœur joie, associant le jeune Zay à son mentor Léon Blum, et à l’autre tenant de la « résistance » au fascisme, Georges Mandel. En dépit du délitement du Front populaire, dès 1937, miné par la crise et les divisions face à la guerre d’Espagne, cette haine redouble à partir des accords de Munich de septembre 1938. Les désaccords internes au gouvernement Daladier désignent à la vindicte des partisans de l’apaisement avec Hitler les « fauteurs de guerre ». Jean Zay reste au gouvernement bien au-delà du Front populaire, mais en démissionne en septembre 1939, soucieux de rejoindre le sort de sa classe mobilisée.
Les procès politiques de 1940, revanche sur l’élan de la République moderne
La défaite de juin 1940 libère le déferlement de haine antirépublicaine et antisémite. Pris au piège du départ avorté des pouvoirs publics en Afrique du Nord pour continuer le combat, Jean Zay est accusé, après l’Armistice, d’abandon de poste en présence de l’ennemi et condamné à la « mort civile », peine tombée en désuétude depuis Dreyfus. Cette revanche contre le Front populaire est portée par la Révolution nationale qui s’acharne contre ses prisonniers politiques, accusés d’être « responsables de la défaite » et d’incarner le coupable « esprit de jouissance » de 1936. Les juges militaires qui condamnent successivement de Gaulle, Zay et Mendès sont des militants antisémites d’Action française, qui vomissent la République et le Front populaire. La détestation personnelle de Pétain va jusqu’à l’assassinat de Jean Zay, à 40 ans, et par la Milice, deux semaines après le Débarquement. Le but des meurtriers est de priver la République nouvelle d’un homme d’État qui avait réfléchi, dans “Souvenirs et solitude”, à la reconstruction d’une démocratie refondée et à la mise en œuvre du programme du CNR de Jean Moulin, prolongeant bien des pistes initiées par le Front populaire : festival de Cannes (Olivier Loubes), plan Langevin-Wallon, ÉNA, accès des femmes aux droits et aux responsabilités. L’espoir que portera, vingt ans après, par son « Front républicain », son ami Mendès France, investi à Matignon un autre 18 juin, 1954 : une « République moderne ».