Redécouvrir Olé, une perle hispanisante de Coltrane

Dans cette période où on a du temps, pourquoi justement ne pas le prendre, ce temps qui nous manque d’habitude, pour revisiter quelques fondamentaux. Par exemple, la musique de Coltrane, ce saxophoniste qui en une dizaine d’années seulement, se tailla une part de lion dans l’histoire du jazz. Et dans son œuvre, un morceau charnière qui le propulsa tout en haut de l’affiche, Ole.

Après ses errances dans l’alcool et la drogue du début des années 50, Coltrane consolide sa musique avec Miles Davis au sein du sextet de ce dernier. En 58, il se lance comme leader de son propre quartet, avec McCoy Tyner au piano, Elvin Jones à la batterie et Reggie Workman à la contrebasse. Ils enregistrent Giant Steps, premier disque du quartet sur le label Atlantic. Et comme Miles Davis vient de sortir Sketch of Spain, Coltrane en réponse à son ami enregistre Ole un an plus tard, en 1961. Le thème est une chanson de la guerre civile espagnole, introduite aux Etats Unis par Pete Seeger. Elle a plusieurs noms en espagnol, El Vito, ou El Quinto Regimiento, ou Venga Jaleo. C’est en fait une reprise engagée d’un traditionnel espagnol.

John Coltrane en 1963

Un rythme obsédant

Coltrane en fait un morceau tout à fait hors normes. Ce titre, c’est d’abord un rythme, lancé par les deux contrebasses, celle de Reggie Workman et celle d’Art Davis, qui a collaboré avec Coltrane pendant les années soixante. Puis Elvin Jones à la cymbale jouée à la baguette le fixe. Pendant les 18 minutes du morceau, il ne bougera pas d’un poil, agrémentant ce son de cymbale par quelques coups de caisse totalement justes. Et le piano de McCoy Tyner rentre dans le jeu. Il excelle dans cette présence permanente qui structure un morceau.

La flûte d’Eric Dolphy

Eric Dolphy

Les soufflants vont se succéder sur cette rythmique très forte. Dans un feulement doux, Coltrane au soprane entre dans la danse et installe le thème avec ce son intense et chaud reconnaissable entre tous. Il ne l’aborde pas frontalement, mais dégage les notes repères dans une broderie aérienne mais ordonnée, presque sage pour l’instant, qui se clot par le ricochet rythmique du thème. Une minute vingt secondes. Puis une flute enchaine, celle d’Eric Dolphy, un grand ami et second de Coltrane. Pour une question d’exclusivité de label, il est crédité du nom de George Lane, mais il s’agit bien de Dolphy. Très à l’aise, il va chercher dans l’aigu des variations qui sont à la fois commentaires du thème et dialogue avec la contrebasse. C’est elle qui fait redescendre la flute et ouvre la trompette de Freddie Hubbard, un ami de McCoy Tyner que Coltrane à invité au studio. Tout de suite, il sonne espagnol. Pendant près de deux minutes trente, il développe le thème dans un jazz libre sans être complètement free.

La musique du monde de Coltrane

Elvin Jones

On est au tiers du morceau, et les trois soufflants ont déjà fait leur « solo ». C’est en fait le piano et les contrebasses qui vont occuper l’espace, avec en épine dorsale la cymbale d’Elvin Jones. Curieusement, Coltrane ne joue pas (il reprend sept minutes plus tard) mais on est au cœur de sa musique, de ce jazz qu’il a au fond de lui. McCoy Tyner n’y est pas pour rien, bien sûr. Ils s’entendent à merveille et veulent la même musique. Si bien que pendant six minutes, on dérive dans un enchevêtrement de piano et de contrebasses qui se répondent, s’enlacent, s’écartent et reprennent, soutenu tout du long par l’inflexible cymbale.

Au plus intime de son souffle

McCoy Tyner en 1973

Avec le même feulement que la première fois, John Coltrane revient pour quatre minutes et demi de jazz, du Coltrane pur jus. Avec son soprane, autour du thème parfois reconnaissable, parfois disloqué, il nous inonde de nappes de notes, comme a dit une critique d’alors. Un bain musical époustouflant, d’une complexité émotionnelle troublante. Angélique et aérien, il peut aussi être aigre, dissonant et agressif, jusqu’à l’insupportable. Coltrane vient juste de trouver la plénitude de cette maturité stylistique. Il y a du free proné par ses amis Ayler, Coleman et consorts, mais jamais il ne perd de vue le thème, la construction, la logique. C’est un introverti qui nous présente ses visions musicales.

Ole a un côté Bolero de Ravel, une rythmique fascinante et des variations très libres dans une ambiance hispanisante. Et ces deux morceaux, inclassables, non seulement ont fait date, mais sont devenus des repères qui ont inspiré des artistes modernes.

Il est sûr qu’Ole a ouvert la porte des disques qui vont suivre, les plus beaux de Coltrane, ceux d’Impulse avec A Love Supreme ou Expression. Le redécouvrir est un plaisir sans nom…

BC

Commentaires

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  1. Presque entendu Olé, avant de le réécouter, on attend la suite avec A love Supreme, ou Kind of Blue de Davis…

Les commentaires pour cet article sont clos.

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