Par Pierre Allorant 
Symbole de Paris, la cathédrale Notre-Dame a, en près de neuf siècles, toujours été au centre de la vie du pays, au cœur des grands événements nationaux, pas uniquement religieux, particulièrement durant la Révolution française. Au milieu du XIXe s., de 1844 à 1864, elle a connu une importante restauration pilotée par l’architecte Viollet-le-Duc, controversée. Monument le plus visité d’Europe, Notre-Dame de Paris vient de perdre, dans l’incendie du 15 avril, sa toiture et sa flèche, mais l’ampleur des réactions en France et venues du monde entier témoigne de sa place pérenne dans l’imaginaire national. Au centre de l’île de la Cité et au cœur de la vie de la cité.
Notre-Dame représentée. Ici, c’est Paris !
Peinte par Fouquet, David, Matisse et Chagall, chantée par Edith Piaf, Suzy Solidor et Léo Ferré, utilisée comme décor urbain de clips ou de comédies musicales, immortalisée par le roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris brûle dans le cœur de tous les Français et c’est bien au-delà de l’hexagone que l’on se réveille ce matin avec un amer goût de cendres.
Les avatars d’une cathédrale sous la Révolution française
Veni Creator pour l’ouverture des États généraux le 4 mai 1789, Te Deum le 10 avril 1802 pour célébrer le Concordat, en treize années révolutionnaires, Notre-Dame connaît des bouleversements dans ses usages, tour à tour temple du culte de la Raison et de la Liberté, entrepôt de vins, puis lieu de conciles de l’Eglise constitutionnelle en 1797 et 1801. Dès l’été 1789, les assemblées du district de la cité s’y réunissent et le 14 juillet, le chantre vient assurer l’assistance, sous ses applaudissements, que « le calme et la tranquillité publique » vont être rétablis, vœu partagé le lendemain avec le nouveau maire de Paris, Bailly, puis après la nuit du 4 août.
Si l’archevêque bénit les drapeaux de la Garde nationale parisienne, il lui faut vite cohabiter avec les députés, et la rupture entre l’Eglise et la Révolution est marquée doublement par l’émigration de Mgr de Juigné et par la suppression du chapitre, remplacé par des prêtres constitutionnels patriotes en 1791, avant la déchristianisation de 1793.
Le 20 brumaire de l’an I, la fête de la Liberté et de la Raison y met en scène chanteurs et décors de l’Opera, y célèbre la Philosophie et se conclut au son d’une Marseillaise. Désaffectée, Notre-Dame-de-Paris devient l’entrepôt des vins des armées de la République jusqu’au rétablissement du culte catholique.
Un temple politique : un sacre, un baptême et six enterrements
A la faveur du Concordat entre le Vatican et l’Etat français, la cathédrale retrouve sa fonction religieuse, mais conserve sa dimension politique nationale. Le sacre de Napoléon Ier, qui marque le passage du Consulat de Bonaparte à l’Empire, y est célébré par le pape, Pie VII, réquisitionné par le vainqueur de l’heure.
Avec la Restauration de la monarchie, Notre-Dame demeure au centre du pouvoir. Ainsi « l’enfant du miracle », vital pour l’avenir de la dynastie, le duc de Bordeaux né après l’assassinat en 1820 de son père le duc de Berry, y est-il baptisé en 1821.
Avec les Républiques parlementaires, Notre-Dame accueille les cérémonies funéraires de Présidents de la République.
Adolphe Thiers, avant-hier chef du gouvernement orléaniste, hier bourreau de la « Semaine sanglante » de la Commune de Paris, y reçoit en 1877 l’hommage posthume de la nation reconnaissante au « libérateur du territoire », au « chef » de l’Etat-un terme de cuisine à ses yeux- qui a su « en même temps » anticiper le paiement de l’indemnité de guerre à la Prusse et convaincre que « la République est le régime qui nous divise le moins ».
Près de Vingt ans après, comme chez Alexandre Dumas, c’est Sadi Carnot, assassiné à Lyon le 24 juin 1894 par un anarchiste italien, qui reçoit des funérailles nationales le 1er juillet à Notre-Dame, avant son inhumation au Panthéon. Fort de ce précédent, Paul Doumer, victime à Marseille le 6 mai 1932, des tirs de Paul Gorgulov, reçoit des obsèques nationales à Notre-Dame, mais sa veuve refuse son inhumation au Panthéon.
En dehors des assassinats présidentiels, heureusement éteints en France depuis lors, les deuils nationaux restent liés à Notre-Dame-de-Paris. En dépit de sa volonté d’obsèques en toute sobriété à Colombey, le général de Gaulle y reçoit l’hommage de l’Etat et des chefs d’Etats étrangers le 12 novembre 1970. Le décès brutal de son successeur Georges Pompidou, qui y était présent moins de quatre ans auparavant, rejoue à nouveau cette scène de deuil collectif officiel de la nation le le 6 avril 1974. Et qui ne se souvient d’Helmuth Kohl en larmes, pleurant à Notre-Dame son « ami François » en janvier 1996, douze ans après le cliché de leur présence à Verdun, main dans la main, sur le champ de la bataille emblématique du suicide européen de 1916, année de naissance de François Mitterrand.
P.A