Installé à Trugny, un hameau de Josnes, Gérard Boutet y cultive son jardin, ou plutôt ses jardins. Curieux de tout, cet homme affable et intarissable revient sur son parcours, alors qu’est disponible en librairie « Je n’ai tué, ni volé », le troisième et dernier volet d’une trilogie consacrée au protestantisme en Orléanais, avec « La claie d’infamie » et « Les mariés de Tournai ». Une causerie théâtralisée intitulée « Les 5 vies du curé de Nids », déjà programmée un peu partout dans la région et ailleurs, prolonge le livre publié au printemps dernier.

Gérard Boutet, son dernier ouvrage.
Major de promotion des arts graphiques de Paris en 1964, Gérard Boutet démarre sa carrière l’année suivante comme illustrateur dans l’édition. A cette époque, il dessine entre autres pour des revues de charme, se souvient-il, un sourire malicieux en coin. Tout en menant cette activité, il est aussi employé dans un bureau d’études publicitaires. En 1973, il décide de s’établir à Orléans et de se mettre à son compte en montant une agence de pub. Très vite, il réalise le fossé qui existe entre la publicité telle qu’on la pratique à Paris et la réclame « provinciale ». Comme si on avait demandé à Bocuse de faire du MacDo, s’amuse-t-il à rappeler. Aussi a-t-il dû se réinventer et s’adapter.
Carte blanche de la République du Centre

Chez lui à Josnes en Loir-et-Cher.
C’est alors qu’il pousse la porte de la République du Centre, à tout hasard. Après quelques hésitations, le patron de l’époque, Marc Carré (le père d’Olivier le maire d’Orléans), lui propose de réaliser une page hebdomadaire illustrée destinée aux jeunes lecteurs. De cette initiative est né un livre : « La petite histoire de la Sologne ». Ce premier succès donne des idées à Marc Carré, alors qu’un problème récurrent se pose chaque été : comment fidéliser les lecteurs en juillet et août ? On est en 1976, une époque durant laquelle les Français prennent encore fréquemment un mois de vacances. Carte blanche est donnée à Gérard pour réaliser une chronique quotidienne. Une idée lumineuse surgit alors, celle de transposer sur le plan local « Les dossiers extraordinaires » de Pierre Bellemare, un énorme succès du moment. La réussite est immédiate. Les faits divers et autres horribles meurtres, des chauffeurs d’Orgères à l’affaire des époux Thomas, captivent le lecteur à tel point que, l’année suivante, on lui demande de remettre ça, en évitant toute « resucée ».
“Ils étaient de leur village”
Gérard a alors une nouvelle intuition, décliner le Cheval d’Orgueil à la sauce beauceronne. Lui-même enquêtera auprès des anciens de Josnes, son village, tandis que la rubrique sera ouverte aux lecteurs qui pourront y contribuer. La mayonnaise prend, et tellement bien que le projet se prolonge sur trois étés avec au final trois livres : « Ils étaient de leurs villages », « Ils sont partis en chantant » et « Ils ont vécu l’Occupation », qui retracent la vie dans les campagnes depuis 1870 jusqu’à la Libération. Fort de ces succès et pour prolonger l’évocation du monde rural, Gérard se lance alors dans une grande fresque sur l’artisanat et ces savoir-faire tombant dans l’oubli avec leurs derniers représentants. Ainsi sont nés en 1984 les « gagne-misère », un combiné de gagne-petit et de traîne-misère, un terme qui, et ce n’est pas la moindre fierté de notre cueilleur d’histoires, est passé dans le langage courant. Ces gagne-misère sont devenus en quelque sorte son chef d’oeuvre, à l’image de ceux réalisés par les compagnons ! Plus anecdotique mais pas moins significatif, des générations d’enfants ont sans doute encore en mémoire ces images glissées dans les tablettes de chocolat Poulain et ces albums qui les regroupaient. Mais peu de gens savent que Gérard Boutet en a été le « pilote », de 1972 à 1984 !
Gérard et Cabu

Cabu avec Gérard Boutet lors, inauguration de Cap ciné à Blois en 2001. Photo, Richard Ode
Aujourd’hui retiré dans la longère qui appartient à sa famille depuis des lustres, Gérard fourmille de projets et poursuit ses recherches et autres activités d’écriture. Son dernier né est donc l’histoire de ce curé de Nids, un personnage qu’il avait déjà croisé lors des recherches effectuées pour ses livres précédents. Sans entrer dans le détail d’une vie rocambolesque, sachez simplement qu’en plein XVIIè siècle, ce curé atypique affichait – au grand dam du haut-clergé – une certaine complaisance vis-à-vis des protestants, mettant en lumière un comportement propre au bas-clergé, peut-être plus fréquent qu’on ne le croit. Contrairement aux évêques et riches prélats des villes, nos bons curés ne vivaient-ils pas au plus près des villageois, catholiques et protestants confondus ! Et puisqu’il est question de tolérance et d’ouverture d’esprit, comment ne pas terminer en évoquant ce long compagnonnage entre Gérard et Cabu. Quelques jours avant Charlie, les deux complices étaient encore ensemble rue de la Huchette. Cabu animait avec enthousiasme une soirée consacrée au jazz ; il n’y avait pas un chat …
Julien Roland
- “Je n’ai tué ni volé” par Gérard Boutet, aux éditions Jean-Cyrille Godefroy. 260 pages. 20€