Avec “De Vouet à Boucher, Au cœur de la collection Motais de Narbonne”, nouvelle et magnifique exposition du Musée des Beaux-Arts d’Orléans, sa directrice , Olivia Voisin, conjugue âme et beauté. Beauté d’œuvres singulières d’une collection particulière d’amoureux du monde des musées, et âme de deux collectionneurs de charme prestigieux, Guy et Héléna qui, en plus d’aimer que leurs œuvres soient partagées par le plus grand nombre ont, ce vendredi, à l’occasion d’une présentation à la presse nationale, offert au Musée des Beaux-Arts d’Orléans la toile “Le Repos pendant la fuite en Egypte”, une œuvre de Gregorio de Ferrari (Porto Maurizio 1647-Gênes 1726) que le musée présentera dans l’avenir dans sa salle italienne. Ici, on aimera voir Joseph se saisissant d’une branche de palmier pour protéger Marie et offrir à l’enfant Jésus une poignée de dattes.

“Le repos pendant la fuite en Egypte”, Gregorio de Ferrari
“C’est un moment de calme” avance en souriant Héléna . “Il y a quelque chose de Corrège dans le visage de Marie” dit tendrement de son côté Guy. Les remerciant pour l’honneur que font à Orléans ceux qui n’ont offert que deux œuvres, l’une au Louvre, l’autre au musée de Rennes, Olivia Voisin, avec une radieuse émotion soulignée, et avec une complicité partagée d’esthète, nous dit combien elle était heureuse de pouvoir les ajouter à la liste des donateurs du musée et d’apporter ainsi une nouvelle pierre à l’édifice orléanais.

Héléna et Guy Motais de Narbonne en compagnie d’Olivia Voisin
Mais ne boudons en aucun cas notre plaisir. Visiter cette importante exposition de quelque quatre-vingt magnifiques tableaux des XVIIe et XVIIIe siècles essentiellement italiens et français, résolument tournées vers l’histoire, est un enchantement car la scénographie très réussie, à hauteur d’univers de fervents collectionneurs, nous invite à découvrir la naissance d’une collection, la violence du pinceau, les dialogues silencieux, les sujets savants, les communautés de pensée, l’atticisme, le détail insolite. Mais ce que l’on aimera aussi par dessus tout, c’est la lumière qui émane de la passion de ces passeurs d’art qui se reflète dans cet ensemble. Tout est ici affaire de douceur et de violence, chaque œuvre est choisie, et chacun des collectionneurs ne cesse, de cartels en cartels, d’une poétique vérité, de suggérer leurs coups de cœur pour l’acquisition.
Thomas Aignan Desfriches, l’esprit de collection.
Sans doute, cette exposition de la collection de tableaux de Héléna et Guy Motais de Narbonne ne doit-elle rien au hasard puisque cet esprit de collection s’inscrit dans l’histoire artistique orléanaise avec le génial précurseur que fut Thomas Aignan Desfriches (1715-1800). Fils de commerçant, commerçant lui-même enrichi par le commerce et le raffinage du sucre, Desfriches reçut une solide formation artistique dans les ateliers parisiens, formation qui lui donnera un talent certain pour le dessin qu’il pratiqua toute sa vie en amateur. Passionné par l’art de son temps, Desfriches conserva de nombreuses relations avec des artistes de renom et surtout consacra dès les années 1750 une partie grandissante de son temps et de sa fortune à la constitution d’une collection qui appela lui-même son “museum”.
Acteur, et parfois même expert reconnu du marché de l’art parisien en pleine croissance au siècle des Lumières, il entretint une importante correspondance notamment avec M. de Saint Victor, collectionneur à Rouen, avec lequel il partage ses coups de cœur et ses déceptions, Desfriches ira même jusqu’aux Pays Bas pour dénicher des œuvres de la peinture flamande qu’il affectionnait particulièrement. Des inventaires réguliers permettent de bien connaître l’évolution de cette collection qu’il installa dans le grenier de sa maison de la rue Neuve et qu’il se plaisait à faire visiter à ses nombreux amis. Une partie de cette collection fut donnée par sa fille au Musée d’Orléans, œuvres que l’on peut voir aujourd’hui dans les salles XVIIIe du musée.
Thomas Aignan Desfriches a-t-il communiqué sa passion aux Orléanais ? Sans doute puisqu’au début du XIXe siècle, les collectionneurs orléanais était suffisamment nombreux pour que le maire de la ville, en 1835, fasse appel aux dons pour enrichir les collections du tout nouveau musée orléanais: il fut généreusement entendu et de nombreux collectionneurs privés offrir une partie de leur collection, parfois constituée de sauvegarde d’œuvres vouées à la destruction révolutionnaire, ces donations en plus de faire du musée d’Orléans l’un des plus riches de France, lui donnèrent cette marque originale de l’esprit de collection.
GP
Alors il faut écouter Guy parler de la “Madeleine pénitente” , de Jacques Blanchard,: “Son cou , et cette personne animée de tant de détermination et de douceur”. Il faut aussi écouter Héléna parler doucement de “l’Apollon” de Charles Mellin (vers 1598-1649) qui sert d’affiche emblématique à l’exposition d’Orléans: “Ce que j’aime dans cet Apollon, c’est son côté androgyne , provocateur et dérangeant. Vous le savez, la poésie n’est ni féminine ni masculine, elle est seulement là pour nous provoquer”.
Quelques pas plus avant, toujours aussi radieuse et humble, Héléna s’arrête devant le magnifique autoportrait , un chef d’œuvre d’une sobre beauté bouleversante , huile sur toile de Simon Vouet (1590- 1649) : “Il y a là toutes les douleurs qu’il ressent, nous sentons les questions qu’il se pose et qu’ils nous posent peut-être à nous aussi”.

“Apollon” Charles Mellin
Bref, d’une humanité radieuse et tumultueuse, d’une personnalité sensible et d’une grande science souriante, est cette exposition-collection qui ouvre, enrichit, interroge, chatouille le grand pan de l’histoire de l’art. Voici un vrai bonheur qui s’ouvre à l’heure des Journées du patrimoine animé par ces passeurs et gardiens de mémoire d’art qui contribuent à la sauvegarde de notre conscience d’humanité.
Aujourd’hui, Héléna et Guy Motais de Narbonne a confié sa collection au musée des Beaux-Arts d’Orléans . Elle se console et en sourit: “Vous savez, je les vois toujours à la maison, c’est comme les enfants, même quand il s’en vont, ils sont toujours là”.
Jean-Dominique Burtin.