« Monsieur le Président, je vous ai écrit une lettre ». Le ton n’est pas celui de Boris Vian, l’époque n’est pas la même mais l’esprit est inchangé. Il y a de l’indignation dans l’air. Un cri est poussé avec ce qu’il contient d’excessif et de mise en abîme. « Dehors » sans point d’exclamation est une lettre ouverte de 360 pages à Emmanuel Macron que vient de publier Yann Moix dans laquelle il l’enjoint à revoir son action à l’égard des migrants, tous des exilés. « Sur ce point précis je suis déçu par lui au pro rata de ce que j’en attendais, car c’était mon candidat. J’en attendais beaucoup et ma déception est à la hauteur de mon attente », reconnait l’auteur du brulot.

Yann Moix cl wikipedia
Dès les premières lignes il part sabre au clair : « Je ne parle pas d’un dehors qui aère mais d’un dehors qui asphyxie. Je ne parle pas d’un dehors qui libère, mais d’un dehors qui aliène. Je ne parle pas d’un dehors de convalescence, mais d’un dehors de déréliction. Il ne s’agit pas d’un dehors de détente, mais d’un dehors de détention ».Moix manie le verbe avec talent, avec précision, en écrivain qui connait les mots, sait les agencer et au besoin les opposer pour leur donner du relief et toute leur ampleur. Mais gare à l’emphase qui traduit plus un tempérament qu’une nécessité. Un déluge de formules à sensation déboule, sans retenue, telle qu’il jaillit jeté « dehors » par l’émotion et la colère qui manquent toujours de recul et de tempérence.
L’Intellectuel engagé
A l’instar d’un Bernard-Henri Levy pour lequel il ne cache pas son admiration et son amitié, Yann Moix se veut un intellectuel engagé. Le chroniqueur sur le départ de « On n’est pas couché » a déjà tancé le chef de l’Etat en janvier dans une tribune publiée par le journal « Libération ». Il l’accusait d’avoir « instauré à Calais un protocole de la bavure » affirmant avoir filmé des « actes de barbarie » lors du tournage d’un documentaire qui a été diffusé au printemps sur Arte. Cette tribune et ce documentaire ont d’ailleurs valu à leur auteur les foudres du préfet du Pas-de-Calais, du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb et d’associations humanitaires.
« Dehors » dit « à quel point les jeunes exilés à Calais et ailleurs font les frais d’une politique absurde. Une politique migratoire qui les empêche de sortir de notre territoire alors que, tous ou presque, veulent rallier l’Angleterre ». L’indignation de l’auteur transpire à chaque ligne, avec des phrases volontairement choc : « l’exilé est un Christ mouvant… Là où Jésus pour quitter sa Croix, n’avait à sa disposition que sa mort, l’exilé n’a, pour porter la sienne, à sa disposition que sa vie ». Moix décrypte l’efficacité insignifiante de la brutalité dont font preuve les forces de l’ordre sur des jeunes êtres déracinés. Il s’en prend à l’empilage de règlementations qui redéfinissent à ne plus s’y retrouver l’accueil des étrangers. Une infraction, dit-il, n’est pas punie de la même manière si elle est commise dans le train, sur le port de Calais ou en centre-ville.
« Il est encore temps de changer de politique »
Les exilés, Moix répugne à les appeler les migrants, « sont des travailleurs, de potentiels entrepreneurs, de virtuels innovateurs pour porter la sienne, à sa disposition que sa vie. Ils sont, tout aussi bien, de la graine de contribuables »….. « Dans nombre de pays développés, les exilés qui viennent travailler et trouvent aussitôt un emploi participent immédiatement à l’économie. C’est un enrichissement ». Et de pointer aussitôt en contre-point notre « gouvernement qui tend les bras à la richesse pour qu’elle rapatrie chez nous ses milliards et son bling-bling ».
Yann Moix n’ignore pas comme beaucoup d’entre nous que le réchauffement climatique va continuer à jeter sur nos territoires et nos routes des millions d’êtres humains dans les prochaines décennies. Aussi s’étonne-t-il de ce que nos dirigeants français, européens et mondiaux s’obstinent et s’épuisent à pérenniser des solutions éculées au lieu de regarder en face ce qui n’est pas une crise passagère mais une nouvelle donne, celle-là même qui caractérise notre siècle et appelle un traitement approprié, spécifique et d’une ampleur nouvelle.
Aussi l’auteur qui passa son enfance à Orléans demande au président de la République : « Faites preuve de considération. Changez d’ambition, il est encore temps ; accueillez ceux qui nous insultent moins en demandant l’asile que ne nous insultent ceux qui crient qu’on doit le leur refuser ». Une telle charge avec sa virulence et ses excès a peu de chance d’éteindre l’incendie mais nos énarques et nos ministres techniciens feraient bien de la lire, de la considérer et d’en tirer les conclusions qui s’imposent.
Comme en leur temps, Zola, Hugo, d’autres écrivains, Yann Moix fait entendre la voix de notre pays, celle qui nait de notre colonne vertébrale.
Françoise Cariès