Pendant six mois, il a eu un point de vue unique sur notre planète. Le spationaute français Thomas Pesquet, revenu sur Terre le 2 juin, après un séjour de 196 jours dans l’espace à bord de la Station spatiale internationale (ISS), nous a dit combien son poste d’observation privilégié lui a permis de déceler la beauté et les fragilités de la Terre. Ce Normand, fils d’une institutrice et d’un professeur de math-physique, titulaire d’un diplôme d’ingénieur en aéronautique passé à Supaéro de Toulouse et d’un brevet de pilote de ligne a été sélectionné en 2009 pour suivre la préparation des astronautes au sein de l’Agence spatiale européenne parmi plus de 8000 candidats.
Il ne s’imaginait pas encore les pieds hors de l’International Space Station (ISS) au-dessus de 450km de vide. Aventurier mais scientifique avant tout, vulgarisateur hors pair sans cesse relié aux terriens par Twitter et Facebook il a pris des milliers de photographies. Il a réuni les plus parlantes dans un livre qui peut constituer un beau cadeau de Noël et dont les droits iront aux restos du cœur. Nous avons rencontré cet aventurier de l’espace.
Interview
Enfant déjà l’espace vous attirait c’est en quelque sorte une vocation. Comme sont choisi les astronautes ?
Thomas Pesquet : Les postulants sont sélectionnés à la fois sur leur physique et leur mental. C’est un peu comme pour les sportifs de haut niveau. Ils doivent être bons en tout et mauvais en rien car à bord de l’ISS nous devons tout faire tout seul. Par exemple, lors d’une des épreuves de mémoire, on nous fait écouter une suite de chiffres qui peut durer cinq minutes. On doit ensuite la réciter à rebours en allant le plus loin possible. C’est une façon aussi de tester notre résistance à la pression. Je pense que je n’ai pas été le meilleur dans plusieurs domaines mais à l’arrivée je devais avoir la compétence opérationnelle qui convenait le mieux.
A quoi ressemble la station ?
La station que l’on découvre au dernier moment est énorme ; elle mesure 110 mètres de long, 75 de large et 30 de haut. Elle brillait et, plus on approchait de l’ISS avec ses panneaux solaires déployés, plus j’avais l’impression d’être dans Star Wars. C’était étonnant, même si je préparais cela depuis sept ans et que je savais à quoi m’attendre. Y arriver en vrai, c’était incroyable. On volait et là, c’était la vraie ISS ! Mon arrivée c’était l’aboutissement d’un rêve.
Comment se passe la vie à bord ?
Dans la station, la vie est très réglée. On réalise des batteries d’expériences, de tests scientifiques. On sert aussi de cobaye. Physiquement on change et l’on doit s’astreindre à 2 heures de sport quotidien. La vue baisse, la masse osseuse aussi. On récupère tout, rapidement en revenant au sol. J’ai rajeuni de 9 ans et demi après avoir vieilli de dix ans en haut en six mois.
Les premières semaines j’ai eu du mal à dormir. J’étais tellement content d’être là-haut. Au début j’ai dû apprendre à faire des choses pourtant habituelles, comme se laver les dents ou s’habiller. Ce fut également le cas lors de mon retour sur Terre, Il y a quelques sensations un peu étranges. C’est quand même plus difficile de s’adapter à la vie en orbite que de retrouver les habitudes au sol. On a beau avoir répété dix fois au moins les gestes sur simulateur au sol, à l’arrivée on n’a plus le temps de réfléchir. Il faut réaliser des actions précises et dans le temps imparti. Cela n’a pas empêché que nous connaissions notre lot de mésaventures dont une panne des toilettes. Cependant je n’ai pas de vrais mauvais souvenirs, même si réparer les toilettes n’est jamais agréable. Mais on était au début de la mission, donc on l’a fait sans problème.
Vous évoquez votre sommeil. Comment l’organisiez-vous ?
A 19 heures nous fermions les volets jusqu’au lendemain 7 heures. La terre assurait la surveillance de nos appareils et le bon fonctionnement de la station. Chacun regagnait son espace personnel et était libre de s’occuper comme il l’entendait. C’est le moment où je prenais mes photos jusqu’à minuit à peu près à travers la coupole d’observation qui est en bas de l’ISS. Mes premières photos étaient affreuses. Je me suis perfectionné et c’est devenu un passe-temps le soir de regarder dehors, de prendre mon appareil photo et d’apprendre à prendre des photos correctes depuis la station qui avançait à une vitesse de 28.000km/h. Il faut faire des réglages de manière un peu fine pour saisir ce que l’on veut prendre et non ce qui se trouve à 40km à côté
Que montrent ces photos dont un certain nombre constitue votre livre « Terre » ?
A travers la coupole d’observation, on constate que l’atmosphère est une enveloppe d’une épaisseur ridicule et que pourtant elle contient l’intégralité de la vie. De là-haut on voit sur le temps long, on observe des glaciers qui fondent en Amérique du Sud, on voit la pollution des estuaires qui débouchent dans la mer, on voit la déforestation, on voit les villes recouvertes de pollution et bien sur la pollution atmosphérique. Il est par exemple impossible de photographier des villes comme Pékin en raison du brouillard qui les recouvre en permanence. Depuis l’espace on prend un formidable recul et l’on ressent profondément sa fragilité. Elle est une oasis dans un océan de rien du tout.
Est-ce ce constat qui vous a conduit à constituer le livre Terre et à accepter la publication de la BD « Dans le combi avec Thomas Pesquet » ?
Bien sûr. Depuis mon retour je m’emploie à sensibiliser le grand public et les hommes politiques à la sauvegarde de l’environnement. Je me suis rendu à la conférence pour le climat de Bonn, la Cop 23. Mais c’est aux enfants que j’ai envie de transmettre le plus. J’ai eu la chance de réaliser mon rêve dans la vie. Je leur dit qu’il faut trouver sa passion et croire en ses rêves.
Et vos rêves à vous pour l’avenir ?
J’aimerai retourner dans l’espace et participer à la prochaine grande aventure de l’humanité qui sera l’exploration de la planète Mars. Il y a quelque chose de romanesque à emmener la civilisation en zone inconnue. Il y a du travail avant d’y parvenir. Un voyage de 900 jours ce n’est pas rien mais ça semble techniquement accessible, faute d’argent pas avant 2030.
Recueilli par Françoise Cariès.
« Terre(s) » Thomas Pesquet
Editions Michel Lafon 39,95 euros
Et aussi « Dans le combi de Thomas Pesquet »,
Bande dessinée de Marion Montaigne
Dargaud 205 pages, 22,50 euros