En octobre 2017, l’officier de marine devenu homme de lettres et philosophe à hauteur d’homme, avait enchanté le public des Rendez-vous de l’Histoire de Blois. Revivons cette heure avec Michel Serres qui vient de disparaître et que nous avait racontée à l’époque le journaliste de Magcentre, Frédéric Sabourin.
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Prenez les Rendez-vous de l’Histoire de Blois, sur le thème « Eurêka ! Inventer, découvrir, innover ». Invitez le philosophe des sciences Michel Serres, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie française. Faites asseoir 600 personnes dans l’hémicycle de la Halle aux Grains, et installez le philosophe sur la scène, confortablement assis. Mettez la salle dans la pénombre, et laissez la lumière sur l’orateur. Agitez les neurones pendant une heure. Repartez gonflés à bloc.
Une heure avec Michel Serres. Et, comme si cela ne suffisait pas, avec Darwin, Bonaparte et le Samaritain de l’évangile de Luc (1). Le matin-même, la ministre de la culture disait à quelques centimètres de l’endroit où le philosophe allait donner son cours magistral : « l’émerveillement est la première des règles pour notre cerveau ». C’est un euphémisme de dire que les 600 personnes qui ont eu la chance de l’écouter l’auront été, émerveillées !
« La philosophie de l’histoire au XXe siècle s’est un peu asséchée. C’est pourquoi j’ai essayé de lui redonner vie dans mon livre Darwin, Bonaparte et le Samaritain », a-t-il débuté. « Cette philosophie exige de la lucidité. Comment définir le temps que nous vivons depuis la Seconde Guerre Mondiale ? Un moment exceptionnel de l’histoire du monde… ». Constatant « la baisse de la souffrance » dans la façon de vivre des habitants de cette terre, Michel Serres ne craint pas de considérer « le médecin, le pharmacien, le biologiste » comme « le héros du monde moderne. Nous avons une nouvelle vie, un nouveau développement, une nouvelle mort : c’est une tendance énorme, ça n’était jamais arrivé dans l’histoire ».
“Nous jouissons d’un moment paisible sans le savoir”
Mais le message que le philosophe – indéfectible optimiste assumé – essaya de faire passer devant un auditoire certes conquis d’avance mais qui ne s’attendait pas à ça, « c’est que depuis les années 50 la violence ne cesse de baisser dans le monde. Tapez dans n’importe quel moteur de recherche : causes de mortalité dans le monde, vous trouverez les maladies tropicales, épidémies, la mortalité due au tabac, aux accidents de voitures… Mais les guerres, la violence, le terrorisme arrivent en dernier. Je regrette de vous le dire, mais le tabac ou les accidents de voitures font un millions de fois plus de morts que Daesh. On parle tout le temps des Trente glorieuses, et ça m’agace un peu, j’aimerais mieux qu’on parle des 70 paisibles », ajoute-t-il. « Nous sommes en paix, et nous ne le savons pas. Nous jouissons d’un moment paisible sans le savoir ». Qui l’eut cru en effet ?
“Nous sortons d’une période de guerres perpétuelles”
« La prise de conscience des physiciens après la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki en a fait basculé beaucoup vers la biologie. La plupart des grandes découvertes biologiques de la seconde moitié du XXe siècle viennent de ce basculement ». Avec toutes les conséquences que l’on connaît sur l’allongement de la durée de vie. L’académicien des sciences et de l’Institut est cependant conscient que le rapport figure-fond est contradictoire : si l’on se place du côté des victimes, il est difficile de faire l’impasse sur les 45 millions de morts de la Seconde Guerre Mondiale. « J’entends souvent : c’était mieux avant ! Moi qui ai connu avant, je peux donc en parler. Avant, le monde était gouverné par des gens « formidables » n’est-ce pas : Mussolini, Franco, Mao Tsé Toung, Hitler, Staline… » souffle-t-il avec ironie. « Le XXe siècle est un moment de coupure extraordinaire, nous sortons d’une période de guerres perpétuelles ».
“Le problème contemporain, c’est le monde”
Alors à l’interrogation « d’où venons-nous ? », le philosophe tente un grand rassemblement de l’histoire. « L’histoire est une discipline dont on nous dit qu’elle commence avec l’écriture. Je suis gêné par cette définition, car il existe encore sur terre des cultures qui n’ont que peu de rapport à l’écriture, ce qui reviendrait à considérer comme préhistoriques certains de nos contemporains. J’ai lu un livre de Stanislas Dehaene, Les Neurones de l’écriture, qui s’interroge sur ce à quoi ils servaient avant l’invention de l’écriture. Lire des codes, c’est savoir lire l’écriture, ou les traces animalières des préhistoriques, qui savaient parfaitement les déchiffrer. Si l’on intègre ceux qui savaient lire ces traces, alors on ne fait pas remonter l’histoire seulement à environ 4000 ans… On invite la totalité de l’histoire, en y faisant rentrer le monde entier. Or on voit bien que le problème contemporain c’est le monde, alors qu’avant on pensait seulement qu’on en venait ». À 87 ans et en seulement une heure, Michel Serres a seulement commencé à esquisser une philosophie de l’histoire. On en redemande…
F.Sabourin.
(1) Darwin, Bonaparte et le Samaritain : une philosophie de l’histoire. Éditions Le Pommier.