Il y a un an, l’atmosphère de la rentrée était marquée par l’imminence des primaires, et avant tout celles de la droite et du centre qui, chacun en convenait, devaient fournir le nom du prochain président de la République. On sait ce qu’il en advint : Fillon détricota sa crédibilité présidentielle et se fit offrir, cette fois par le peuple, une nouvelle… veste aussi définitivement que DSK avait… douché les espoirs de ses partisans et violé les consciences de la plupart des électrices et des électeurs.
Rentrée dans le dur
En ce début septembre 2017, il n’est plus question de la difficulté à imaginer le général de Gaulle mis en examen ou offrant un emploi fictif à « tante Yvonne » ; l’équipe gouvernementale, largement issue des grandes écoles de la République, est réellement « rentrée dans le dur ». Déjà au travail, elle cherche le code pour convaincre l’opinion qu’elle œuvre bien dans l’intérêt général de la nation comme la brillante et opportune campagne d’Emmanuel Macron avait réussi à l’accréditer.
Essais et transformation
Puisque la politique est désormais en premier lieu affaire de communication, d’images avec ou sans paroles, du poids de mots rares et donc choisis, il ne faut plus parler « réformes », vilain substantif boudé par les Français, mais « transformation », cet aboutissement qui parachève, du moins au rugby, l’essai fructueux. Si le rétablissement de la confiance en la vie publique, premier chantier législatif estival du nouveau pouvoir, a laissé un goût d’inachevé sur fonds d’amendements pas toujours porteurs de moralisation et de couacs malencontreux au MoDem comme chez le président du premier groupe à l’assemblée nationale – alors que la confiance, M. Ferrand, ne peut qu’être… mutuelle – la réforme annoncée du Code du travail semble avoir plutôt atteint ses propres objectifs : satisfaire les chefs d’entreprise, et surtout rassurer les petites et moyennes entreprises, tout en divisant savamment les syndicats de salariés. Bien que l’ensemble laisse un goût persistant de déséquilibre entre la flexibilité, très réelle, du marché du travail, et les garanties de sécurité apportées aux salariés, les minutieuses heures de négociations ont du moins rompu avec l’image de brutalité et d’absence d’écoute imposée par le gouvernement Valls. Annoncée clairement dès la campagne, discutée longuement et dans les détails, assumée : voilà une « transformation » qui rompt avec l’usage à la Hollande de la réforme honteuse, masquée, non-expliquée puis imposée aux forceps. Le pari du Président est probablement que les citoyens lui sauront gré de cette sortie de l’impuissance ou du manque de professionnalisme de l’action publique, quel que soit leur jugement sur le bienfondé du contenu des ordonnances. Les journées de mobilisation prévues par la CGT et par la France insoumise montreront si la dénonciation d’un « coup d’état social » porte. Mais plus que les critiques d’oppositions morcelées et en proie au doute, l’exécutif a tout à craindre de mesures précipitées et maladroites qui risquent de rendre douloureux pour lui le scrutin sénatorial de fin septembre.
Emplois aidés et grande braderie sénatoriale
Alors que dans la foulée du double triomphe présidentiel et législatif, d’imprudents marcheurs avaient annoncé le basculement prochain de la majorité sénatoriale, la flèche de Larcher étant promise à céder devant les ciseaux du Mercier et de ses couseuses familiales, l’objectif est retombé en parallèle à la chute de la canicule. En plus de la réalité de la très récente implantation locale de La République en Marche, et donc de la rareté de ses électeurs sénatoriaux, ce collège indirect d’élus des territoires, le scrutin sénatorial arrive, comme il y a six et trois ans, en pleine grogne des collectivités, furieuses des coupes sombres dans leurs dotations et exaspérées de l’arrêt unilatéral par l’État de l’apport aux emplois aidés, indispensables ne serait-ce qu’au bon déroulement de la rentrée scolaire. Bref, sauf à penser que le Président et son Premier ministre auraient perdu tout sens politique, on peut imaginer qu’ils ont déjà fait leur deuil du « Plateau », d’autant que Gérard Larcher est très loin d’être le pire interlocuteur pour un pouvoir de centre-droit.
« Nos universités »
En revanche, le pataquès de l’été sur la réduction des APL pourrait contribuer à ce que toute majorité craint plus que tout : l’embrasement de la jeunesse. Reconnue « idiote » même par Matignon, cette demi-mesure ni pensée, ni expliquée vient remettre des braises sur un foyer universitaire très menaçant. Alors que le chômage, y compris des jeunes en échec, entame à peine sa décrue, l’exécutif ne paraît pas avoir pris la mesure de la grande lassitude des campus, pris en tenaille entre poussée démographique, annulation de crédits, injustice ubuesque du tirage au sort, inquiétude des étudiants sur la sélection en masters et des lycéens sur les « pré-requis », enfin sentiment de gâchis et de « grande illusion » d’une autonomie des universités vendue depuis une décennie sur un air « d’excellence » et de regroupements qui, au final, aboutit bien plus près d’une faillite collective que de la prétendue « remontada » française dans le trop fameux classement de Shanghai.
Des oppositions réduites à leur pré-carré identitaire
Si la perspective d’un automne étudiant explosif devrait inquiéter Emmanuel Macron, le tableau du paysage partisan ne peut que le rassurer, tant se comparer permet parfois de se rassurer. À l’extrême-droite, la déflagration du magistral loupé et de la descente en looping télévisuel de Marine Le Pen n’a pas fini de démoraliser ses soutiens, tant la construction patiente de la « dédiabolisation » a été ruinée par la démonstration de son agressive incompétence. Victime collatérale, son « Premier ministre virtuel », Nicolas Dupont-Aignan, y a perdu cadres et crédibilité, moins « debout » qu’à genou. La candidature clivante du favori des militants, Laurent Wauquiez, à la direction de la droite complique encore l’équation pour ces deux alliés du « Frexit mou » de l’entre-deux-tours. En revanche, pour les « constructifs » et les juppéistes proches d’Édouard Philippe, un boulevard centriste et girondin s’ouvre sur les décombres de feu l’UMP, ce rêve de parti unique de la droite et du centre, fracassé sur les réalités de l’histoire et des valeurs des familles politiques françaises.
Quant au miroir brisé de la gauche, il lui promet bien, au minimum, sept ans de malheur ou de difficile reconstruction, encore compliquée par l’ardent désir bolivarien de la table rase, de la mort sans phrase « et » du PCF « et en même temps » du PS. Ajoutez à cela la probable défaite à venir du SPD, le rebond social-démocrate n’est pas pour demain. Les pères étant défaillants, faudrait-il miser sur la génération des sémillants septuagénaires, Corbyn et Sanders, dinosaures rescapés de la glaciation reagano-tatcheriste ? Reste en tout cas à redéfinir le rôle de l’État, la place de la fiscalité, de la redistribution, de l’égalité des chances et de la protection sociale. Un bon thème de réflexion pour tous les écoliers européens, un peu anxieux, surtout les cancres polonais et hongrois, de rentrer à la grande école de la démocratie.
Pierre Allorant.