Fair-play

Avec le sport, les Anglais ont inventé la notion de « fair-play », ce comportement vertueux, de respect de l’esprit du jeu, d’une éthique sportive et de l’adversaire, dans  la joie du succès maîtrisé comme dans la tristesse de la défaite honorable. Espérons qu’ils sauront en faire preuve au cours de la longue négociation du Brexit qui ne fait que débuter sur fond de « discorde chez l’ennemi », avec l’inénarrable Boris Johnson en embuscade sur le frêle esquif du Theresa Mayflower, en anti-modèle de bad guy, d’incarnation de la violation de tout fair-play politique.

Game over pour la présidence Trump

En tout cas, l’esprit du fair-play n’a décidément rien à voir avec l’attitude indigne et dangereuse de Donald Trump dans le « grand jeu » diplomatique avec l’escalade verbale irresponsable face à la menace nord-coréenne comme à l’intérieur des États-Unis devant les meurtriers suprémacistes blancs de Charlottesville. Si Citius, Altius, Fortiusplus vite, plus haut, plus fort – est la devise olympique depuis 1894 et son énonciation en Sorbonne par Pierre de Coubertin, le toujours pire, toujours plus bas, toujours plus diviseur pour la nation semble être la marque de cette présidence de bateau ivre qui ferait passer Georges W. Bush pour un centriste réfléchi peu alcoolisé et Dick Cheney pour un militant danois des droits de l’homme. Encore 42 mois de mandat, que cela paraît long, ou pour retourner la formule historique de la mère de Napoléon, pourvu que cela ne dure pas !
Pour l’heure, c’est d’abord au sport de haut niveau, ou plutôt au moderne sport spectacle que l’exigence morale tente de s’appliquer, dans une association de mots qui laisse rêveur et dubitatif, le fameux « fair-play financier ».

L’Affaire Carnus-Bosquier. La fracture du Rochet

Le lecteur auquel aurait échappé les péripéties et rebondissements du transfert du footballeur brésilien Neymar à Paris a soit passé un été de rêve, coupé de toute nouvelle du monde, soit vécu un trauma amnésique profond. Comme pour la saga Game of Thrones, le suspense est souvent ébruité, mais ce dévoilement n’empêche pas de suivre avec passion le déroulement de la saison.
Rarement le rachat d’un footballeur, certes à prix d’or, aura fait couler autant d’encre, désormais sur la toile, le buvard contemporain des rumeurs, des indiscrétions et des nouvelles, fausses et même parfois avérées, cet internet qui est à la fois l’héritier de la discussion au lavoir, du café du commerce et du confessionnal de notre paroisse planétaire un brin détraquée. Pour les rares qui ont connu les ondes de feue l’ORTF, au temps de la centralisation et du monopole public audiovisuel gaulliens, le scandale du transfert, en dépit du « contrat à temps » qui ligote alors le joueur à son club, du portier Georges Carnus et du rugueux défenseur Bernard Bosquier des Verts de Saint-Étienne du président Rochet à l’Olympique de Marseille en mai 1971 dira peut-être quelque chose, même si tout cela s’est déroulé avant la naissance de notre Président supporter des quartiers sud de la cité phocéenne.

Féru d’histoire et de mémoire, dans sa proximité de jeunesse avec Paul Ricoeur, Emmanuel Macron se rappellera des belles pages consacrées par Georges Duby à une vedette mercenaire du temps des cathédrales, le « meilleur chevalier du monde » acheté littéralement à prix d’or par les princes soucieux de briller et de plaire aux foules avides de tournois : Guillaume le Maréchal.

Kopa cabana

Les questions posées dès lors, sous le gouvernement Chaban-Delmas, ce pratiquant passionné de rugby et de tennis, n’ont pourtant guère varié, seuls les montants en jeu – pas les poteaux – ont connu une inflation à la sud-américaine. Le départ des meilleurs joueurs d’un club vers un rival, par appât du gain, fausse-t-il une compétition ? Doit-on intervenir pour réguler ce marché, plafonner transferts, salaires et primes, ou bien laisser faire la loi de l’offre et de la demande ? Mais plusieurs ruptures ont bouleversé les données du problème, bien loin de l’idéal olympique d’amateurisme : les flux colossaux des droits télévisés, le flot renversant des recettes de merchandising, et depuis une décennie, l’intrusion de micro-États pétroliers moyen-orientaux, puits sans fond déversant leurs devises qui au PSG, qui à Manchester-City. Il n’en reste pas moins que les cris d’orfraie des grands clubs espagnols peuvent faire sourire, quand on se remémore l’importance historique du soutien de l’État franquiste au Real Madrid – « Rendez-nous Raymond Kopa et le football champagne ! » – ce club aristocrate de vieille roche dans le paysage européen, où les Luis Figo et Zinedine Zidane ont sans doute dispensé leur talent dans l’espoir de figurer dans une pelicula de Pedro Almodovar : Tout sur ma surface de réparation, Crampons-aiguilles ou plus certainement Supportrices au bord de la crise de nerf.

Quant au FC Barcelone, bien qu’insoupçonnable de toute complaisance franquiste, catalanisme oblige, il est l’un des premiers, avec la venue depuis l’Ajax d’Amsterdam du flamboyant Johann Cruijff, le messie du « football total », à avoir pratiqué la traite des blancs mollets ; sans doute Neymar avait-il quitté son Brésil natal uniquement par désir d’arpenter la Rambla et de déguster une bonne sangria, avant l’ère abjecte et lâche du terrorisme en fourgonnette. Et si Dembélé et Coutinho rejoignent bientôt la capitale catalane, ce sera, soyez-en persuadés, par la grâce des charmes gustatifs de la crème catalane et par curiosité purement artistique pour la Sagrada familia, avant l’ère abjecte et lâche du terrorisme en fourgonnette.

Démesure ou attractivité ?

En marche y compris sur les terrains d’entraînement de la Ligue 1, Emmanuel Macron (qui passe aisément du soutien à l’E.M. à l’amour de l’OM) a salué à l’annonce du transfert de l’une des trois stars de la planète football à Paris, l’attractivité retrouvée de la destination France, indice qui trouverait confirmation dans le choix de Paris pour organiser les Jeux olympiques, cent ans après ceux de 1924, ou encore dans la première place regagnée des rivages français pour l’accueil des touristes internationaux.

Ils n’auront pas Platini et la Lorraine

Quand Platini – vous savez, ce génial n° 10 qui serait resté toute sa carrière près de son père Aldo à l’AS Nancy-Lorraine, si le fair-play financier l’avait dissuadé d’aller briller de Saint-Étienne à Turin – a bataillé victorieusement pour instaurer cette fameuse limitation à la déraison financière des clubs de la ligue des champions, ce Gotha du football européen, tout le monde ou presque a applaudi, et surtout, eux avec duplicité, les déjà nantis, les mâles dominants des championnats les plus richement dotés, ainsi protégés de la concurrence des nouveaux-riches.

Bloquer les recrutements de l’Atlético Madrid et pas ceux de son richissime voisin, alors que depuis quatre saisons, un entraîneur de grand talent parvient à ce petit miracle de faire pratiquement jeu égal, est-ce bien notre idée d’une compétition plus équitable ?

La complémentarité des modèles économiques du Rocher et du Parc. Comme un ouragan financier

Au fond, ne serait-il pas moins hypocrite de reconnaître la diversité des modèles économiques des grands clubs professionnels, et même leur complémentarité ? Chacun a salué les exploits de Monaco, rivalisant l’an dernier avec les meilleurs à partir d’une escouade de post-adolescents surdoués et sans complexe. Or cette incontestable réussite, calquée sur celle de Porto, repose, en plus de la magie de son chef d’orchestre portugais, sur un principe simplissime, digne des opérations boursières les plus réussies : acheter à bas prix des valeurs en devenir, les start-up des stades, encadrés par quelques anciens sous-cotés, acquis à la baisse (Falcao, Subasic). Les faire briller le temps d’une saison à travers les soirées européennes puis les revendre au sommet, en empochant une juteuse plus-value.

Ce modèle peut à première vue sembler plus vertueux que la débauche quatarie, mais l’un ne va pas sans l’autre : un vendeur suppose un acheteur. D’ailleurs, si le jeune prodige Mbappé rejoint Neymar à Paris, la conséquence paradoxale sera de contraindre le PSG à copier l’exemple monégasque en cultivant ses jeunes pousses du Grand Paris pour compenser la vente forcée, par appartements, des demi-stars aux trop lourds salaires.

Comme quoi, même sur le vert gazon de la Porte d’Auteuil, comme l’aurait écrit Voltaire avant son hypothétique transfert de Ferney au Servette de Genève, même si tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, il faut savoir cultiver son Jardim.

Pierre Allorant.

Commentaires

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  1. Monsieur Allorant, veuillez accepter mes excuses, mais j’ai arrêté de lire votre article au milieu du paragraphe “Kopa cabana”, j’ai été pris de lassitude ! Je le finirai un de ces jours, promis !

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