Elle est bien oubliée cette bête du Val de Loire qui de 1742 à 1754 dévora « les anfans » comme il est écrit dans les archives paroissiales. La Bête du Gévaudan fait toujours couler de l’encre surtout depuis qu’en 2001 un film à grand succès lui a été consacré.
Pourtant sa cousine ou sa sœur fit beaucoup plus de victimes entre Vendôme et Blois. En douze ans, elle tua 147 personnes, des enfants et des femmes pour l’essentiel. Frédéric Gaultier, professeur agrégé d’histoire et de géographie à Châteauroux qui a consacré une étude documentée à cette Bête ligérienne écrit « aucun homme adulte n’a jamais été tué et seules dix femmes adultes l’ont été ». Pas folle la bête, en s’en prenant aux faibles elle limite les risques.
Dans les registres paroissiaux, les curés qui procèdent aux inhumations notent « Marie Delauné, 8ans mangée par une bête étrangère », première victime en mai 1742. Cinq jours plus tard, « Jeanne Louis, 10 ans, étranglée par la bête ». Le 26 juillet suivant le curé de Périgny enregistre « Madeleine Guillon, 5 ans, déchirée par un loup que l’on dit différent de ceux du païs »Il précise en marge de l’acte de décès, « ces bêtes accoutumées à la chair humaine attaquent des personnes de tout âge et de tout sexe et donnent beaucoup plus sur les femmes que sur les hommes. La manière de ces animaux c’est de prendre leur proie à la gorge et sur-le-champ les personnes attaquées périssent. Leurs proies étranglées, elles commencent à s’en repaître par le sein des femmes et le bas-ventre ». Elle peut attaquer en plein jour et près des maisons. L’horreur !
La Bête mais quelle Bête ? D’autant plus qu’une de ses pareilles a sévi dans le Lyonnais de 1754 à 1757 et que dans le Gévaudan, une autre de 17 64 à 1767 s’est taillé une réputation nationale sinon européenne.
Pierric Guittaut mène l’enquête
Pierric Guittaut qui vit en Sologne berrichonne a été intrigué par ces fameuses bêtes et aussi par les légendes qui se sont bâties autour d’elles, légende que le film de 2001 a contribué à renforcer. Auteur de polars, passionné par les énigmes, cet écrivain chasseur tel un actuel officier de police judicière s’est lancé sur la piste ce ces énigmatiques et redoutables prédatrices Son enquête qui l’a occupé pendant dix ans l’a conduit à se plonger dans le fonds d’archives, à effectuer des reconstitutions de tirs et des comparaisons anatomiques. Il livre ses passionnantes conclusions dans « La Dévoreuse », paru aux éditions De Borée et a accepté de répondre aux questions de Mag’Centre.
Interview
Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la Bête du Gévaudan ?
Pierric Guittaut : Je connaissais l’histoire, j’avais lu à ce sujet quelques articles. Le déclic a été « Le pacte des loups », sorti en 2001. Dans le film, j’ai trouvé décevant que l’animal soit un lion vêtu d’une carapace alors que depuis la découverte du rapport d’autopsie de la Bête du Gévaudan en 1958, on sait, par la formule dentaire, que c’est un canidé. Cela m’a donné envie d’en savoir plus. Au départ, mon objectif n’était pas de mener une enquête et d’écrire un livre. Disons que je me suis pris au jeu.
Vous n’avez pas pu arrêter votre curiosité ?
P.G : Je suis chasseur et il y a eu la même chose chez nous. Après le film, beaucoup ont cru que cette histoire du Gévaudan était une fiction, ils ont oublié la véracité de l’histoire, avec des dizaines de victimes bien réelles. Il n’y a pas de complot de la noblesse du Gévaudan, qui possédait un animal dressé à tuer Le film est, une espèce de mauvais thriller avec serial killer, et complot des élites, bref un mauvais polar qui ne repose sur aucune archives historiques
.Mag’Centre : Qu’avez-vous trouvez, qu’apportez-vous à la vérité ?
P.G. Je me suis trouvé en face de deux camps. Certains, militants animaliers, se basant sur leur connaissance de l’animal, défendaient l’innocence du loup. Les historiens, en s’appuyant sur le fonds d’archives, évoquaient des canidés sauvages. Il y avait de l’expertises dans les deux camps qui s’affrontaient depuis 30 ans mais pas de solutions satisfaisantes. Chasseur, je posais sur cette affaire un troisième regard d’autant plus que je fais beaucoup de tirs à poudre noire avec des armes anciennes.
Pour moi, la théorie d’un animal dressé à tuer, portant une cuirasse en peau de sanglier, ne tient pas la route. Je connais très bien les performances des armes anciennes et je me suis livré à des reconstitutions du tir de l’époque. Je me suis livré à une enquête de police judiciaire avec les données, les témoignages, les informations à recouper, des reconstitutions. Sans à priori, je n’avais aucune idée de ce qu’était un loup-cervier.
La Bête du Gévaudan comme celle du Val de Loire était-elle un loup-cervier ?
P.G. : Ce n’est pas ma conclusion, c’est celle des principaux responsables des chasses du Gévaudan à l’automne 1764. Ils l’écrivent dans plusieurs documents. Aujourd’hui, le loup-cervier est uniquement connu pour désigner un lynx. Je me suis intéressé à l’étymologie du terme cervier, d’où il pouvait venir en montrant qu’à la base il y avait deux animaux cervier, le chat qui est devenu le lynx, et un autre animal, un gros canidé sauvage, plus proche de l’hyène dans son comportement de prédateur, une très forte musculature des antérieurs, du cou, de la tête. Une tête beaucoup plus longue, plus large que celle du loup commun et une couleur plutôt rouge, avec des rayures noires dans le cou, sur les épaules, une queue différente et des pattes avant plus courtes. Des témoignages récurrents sur la Bête du Gévaudan disent à des époques différentes, sur les trois années, qu’elle a les pattes avant plus courtes. C’est un détail qui ne s’invente pas. Cela correspond à une réalité anatomique. Le loup-cervier que j’ai retrouvé dans le musée du Valais, à Sion, en Suisse, a effectivement les pattes avant plus courtes que les pattes arrière.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans cette enquête ?
P.G.:C’est le manque de respect pour les acteurs et pour la mémoire des victimes. On les prenait vraiment pour des idiots, comme si les deux ou trois cents personnes qui ont vu la bête à l’époque auraient été incapables de reconnaître un loup, un chien-loup ou un chien errant même vêtu d’une carapace en peau de sanglier. Ils avaient l’animal à un mètre d’eux. Les autorités de l’époque les ont interrogés, ont recoupé leurs témoignages, qui sont notés dans le fonds d’archives par le subdélégué de l’intendant. La plupart des reconstitutions modernes ne font aucun cas des témoignages des populations de l’époque. C’est ce que je dis dans mon livre. Ces gens ne savaient pas tous lire ou écrire, loin de là, mais ils avaient des compétences que nous avons perdues. Ils savaient reconnaître l’odeur d’un loup et d’un renard, et ne se trompaient pas d’heure en se fixant à la position du soleil… Il y a une constante dans le fonds d’archives de la Bête du Gévaudan comme dans les écrits des curés du Val de Loire. Les témoins disent, tous, que la Bête n’est pas un loup.
Est-ce la fin de l’énigme que furent et que sont ces Bêtes ?
P. G. : Il existait un gros canidé sauvage nommé loup-cervier. Cette redécouverte sera difficile à contester. Après, il reste une partie d’énigme ? Le loup-cervier est un terme vernaculaire, une appellation populaire. Quelle est la réalité biologique derrière ? Comment peut-on expliquer que surgissent à intervalles réguliers dans des régions différentes, des loups plutôt roux, rougeâtre avec des rayures noires dans le cou, une tête plate et triangulaire… au XVIe siècle en forêt de Milly, au XVIIIe siècle dans le Dauphiné, le Val-de-Loire, le Gévaudan. Il faut trouver quel est le matériel génétique de ces canidés pour expliquer ce qui les caractérisent biologiquement comme loup-cervier. Les scientifiques avec lesquels j’ai été en contact mais qui n’ont pas souhaité apparaître dans le livre, m’ont dit que l’on pouvait soupçonner une hybridation du loup-cervier du Valais. Tous les loups , même à l’heure actuelle viennent de Russie par les Balkans et l’arc alpin.
Bien que n’étant ni généticien ni biologiste j’ai fait une hypothèse de travail qui vaut ce qu’elle vaut : Le canis dirus, est du pléistocène et aurait disparu il y a 9.000 ans. Il aurait pu y avoir une hybridation qui resurgirait comme chez le petit de deux parents porteurs sains d’une maladie génétique, une résurgence génétique aléatoire. Cette hypothèse de travail se base toutefois sur des mesures sur le crâne du canis dirus qui présente notamment la crête sagittale décrite dans le rapport d’autopsie de la Bête du Gévaudan. La longueur de la mâchoire du canis dirus est la même que la Bête du Gévaudan. Idem pour la longueur et la largeur du crâne, pour les canines, très longues et qui se distinguent par la force de cisaillement au niveau des incisives…
Comment expliquez-vous que la Bête du Gévaudan soit plus célèbre que la Bête du Val de Loire alors que cette dernière a fait beaucoup plus de victimes ?
P.G. : La presse. Pour le courrier d’Avignon qui était édité en terre papale donc hors de toute atteinte du roi, la Bête du Gévaudan était représentative de l’incompétence du pouvoir royal et donc un sujet à mettre à la une. Pour l’abbé Pourcher curé d’une paroisse cévenole et l’évêque de Mende (Lozère) ce fut une occasion de réaffirmer la l volonté et la puissance divines. Les massacres de la Bête du Val de Loire sont remontés à l’époque jusqu’au roi, les autorités s’en sont inquiétées mais la presse ne s’en est pas emparé et le mythe ne s’est pas construit comme dans le Gévaudan.
Recueilli par Françoise Cariès
« La Dévoreuse » , le Gévaudan sous le signe de la Bête (1764-1767)
Pierric Guittaut
Editions De Borée 333 pages 21,5à euros