Vous vous souvenez ? Il y a encore quelques semaines, sur un air entendu depuis une décennie, on ne parlait que de la nécessité du passage à une VIe République, plus parlementaire, enfin respectueuse de la diversité de l’opinion publique, et adaptée à l’exigence de démocratie participative du XXIe siècle. Or, depuis l’élection par « Deux français sur trois » du nouveau président de la République, c’est bien du retour à la symbolique, aux pratiques et aux ambitions gaulliennes qu’il est question. Alors 2017, nouvelle recomposition partisane type 1959 ou 1962 ? Les élections législatives des 11 et 18 juin prochains en décideront.
Tourner le dos aux « quinze piteuses » : l’adieu à la triplette des quinquennats ratés (2002-2017)
À l’évidence, le jeune Président Macron connaît bien son histoire immédiate et a identifié l’origine, sinon les causes, de la dégradation du prestige de la fonction présidentielle. Aucun des trois quinquennats accomplis depuis la réforme constitutionnelle adoptée par référendum sous la cohabitation Chirac-Jospin ne trouve grâce à ses yeux : ni l’immobilisme chiraquien « rad-soc » qui n’avait pas su traduire le plébiscite républicain du second tour de 2002 en gouvernement d’union nationale représentatif d’un électorat composite ; ni l’énergie brouillonne et l’inflation normative de l’autoproclamé « hyper-président » Sarkozy ; et encore moins les hésitations et demi-mesures de son mentor Hollande, incapable d’accueillir dans sa majorité présidentielle François Bayrou ou d’anticiper la guérilla permanente mortifère des frondeurs.
Restaurer la symbolique présidentielle
Après le raté de la soirée et du discours du premier tour, brève concession à l’enthousiasme victorieux d’un commando de jeunes partis de rien il y a un an, l’élève Macron a très vite tiré les leçons de ce défaut de présidentialité : le double discours du 7 mai et surtout la mise en scène de l’esplanade du Louvre ont rajeuni les nostalgiques de la pompe mitterrandienne de mai 1981. Attentif au cérémonial de notre monarchie présidentielle et aux nécessités de l’incarnation de la fonction – très loin du yacht de Bolloré et du scooter – le nouvel occupant du Palais de l’Élysée a su d’emblée refermer la double page du président « normal » et du chef excité, tout en sauvegardant l’énergie et l’ambition réformatrices si rarement traduites en acte depuis le « coup de tonnerre » du 21 avril 2002. De même, le choix de la posture du chef des Armées, y compris dans son volet thaumaturgique de visiteur d’hôpital militaire, trace nettement la figure gaullienne du « président qui préside ». Enfin, le choix audacieux et inédit d’un premier ministre non seulement extérieur à son cercle initial de proches et de soutiens, mais étranger à sa famille politique d’origine, confirme l’engagement de ne pas interférer sans cesse dans l’action quotidienne du gouvernement, bref, de respecter enfin l’article 20 de la Constitution en dehors d’une période de cohabitation.
Composer un gouvernement de coalition
Précisément, la composition du gouvernement par les jumeaux de l’exécutif – entendez le « meilleur des hollandais » et le fils préféré d’Alain Juppé, l’ex-meilleur d’entre nous – a pu apparaître bigarrée ou baroque, elle est en réalité pleinement cohérente avec les objectifs stratégiques du nouveau président.
Revenu au pouvoir à la faveur du « cancer algérien » de la Quatrième République, que fait le général de Gaulle au sein du dernier gouvernement du « régime des partis », puis dans les premiers cabinets de la « Nouvelle République », de 1959 à 1962 ? Il rassemble les débris des vieux partis du « système » et prend bien soin d’en neutraliser les chefs en les y nommant : Guy Mollet, René Pleven, Antoine Pinay sont ainsi associés et bridés à la fois, comme aujourd’hui les briscards Le Drian, Collomb, Bayrou et les jeunes pousses de droite Philippe, Le Maire et Darmanin, trois talents représentatifs des candidats de la primaire. Seule Pénélope manque à l’appel, Ulysse étant reparti en voyage d’affaires du côté de la Justice.
Le risque d’un tel affichage est de brouiller l’image de renouvellement recherchée et annoncée. Pour le conjurer, Macron dispose de talents nouveaux peu utilisés jusqu’à présent du fait de la force du clivage droite-gauche : les premiers marcheurs (Ferrand, Castaner), les expertes centristes européennes passionnées (Sylvie Goulard, Marielle de Sarnez) et surtout les ministres puisés parmi les talents de la « société civile » colorent de tonalités plus chatoyantes une équipe gouvernementale par ailleurs expérimentée.
Le retour du temps des experts : les élites en première ligne face au populisme
Si depuis 1974, le recours à la « société civile » a été périodiquement brandi pour régénérer des majorités gouvernementales essoufflées, la greffe a rarement réussi dans la durée : face à la trace marquante d’une Françoise Giroud, d’une Monique Pelletier ou d’un Robert Badinter, combien de fracassantes sorties de route à la JJSS, Alain Bombard ou encore Léon Schwartzenberg ? La politique, et a fortiori l’action gouvernementale, s’apprennent, il y a même école pour cela depuis 1945 : l’ÉNA. Or le nouvel exécutif du printemps 2017 parvient à la performance de conjuguer le retour en force de l’énarchie – adieu les avocats d’affaires de l’ère Sarkozy, même les offres de service de Jean-Louis Borloo sont restées à quai ou cachées sous le Tapie – et l’apparence du triomphe des « gens » chers à Jean-Luc Mélenchon : une blogueuse féministe corse à l’égalité, un recteur à l’éducation nationale, une présidente d’université à l’enseignement supérieur, un médecin à la santé, une grande éditrice à la Culture et même une pluri-médaillée olympique, fine lame, pour obtenir les Jeux à Paris en 2024, que demande le peuple ?!
Derrière cette apparence de réponse à la défiance massivement exprimée à l’encontre des partis, c’est le retour des experts de très haut niveau qui frappe, en une sorte de quitte-ou-double des élites éclairées, de la parole d’en haut pour répondre à la colère qui gronde d’en bas. Et là encore, comment ne pas se remémorer l’appel du général de Gaulle aux plus hautes compétences, à des haut-fonctionnaires novices en politique, du directeur du Trésor et gouverneur de la Banque de France Baumgartner aux universitaires Paye et Jeanneney, des préfets Sudreau et Pisani au diplomate Couve et au normalien Pompidou ? Quant aux ordonnances pour soigner au plus vite une France malade, elles fleurent bon leur plan Pinay-Rueff de remise en ordre, hier financière et monétaire, aujourd’hui sociale.
L’avènement des « élections générales » : normalisation française et recomposition politique ou fait majoritaire ?
Une fois n’est pas coutume, le scrutin législatif est cette fois décisif et non un simple enregistrement du rapport de force issu des présidentielles. Comme sous les Républiques parlementaires et comme chez nos voisins européens, ce sont bien des « élections générales » pour savoir qui dirigera et conduira la politique de la nation. Composé moins d’un mois avant une élection législative, le premier gouvernement Macron-Philippe a naturellement pour objectif central de transformer l’essai présidentiel en une majorité au minimum relative, au mieux absolue pour le consortium « La République en marche-Modem ». En dépit des interrogations journalistiques, l’hypothèse d’un nouveau pari gagné par le chanceux président « feel good » est à ce stade la plus plausible.
En effet, qui pourrait aujourd’hui sérieusement prétendre contrarier ses plans ? Une gauche éclatée, déstabilisée par l’effondrement socialiste à la présidentielle et par le gonflement égotiste du chef des Insoumis, manifestement déterminé à éradiquer le paysage politique « en même temps » du cacochyme PCF et du moribond PS ? La décision incongrue de se présenter non face au FN comme en 2012, mais dans la circonscription la plus solidement tenue par la gauche au nord de la Canebière traduit bien l’actuel acharnement de l’ex-sénateur socialiste contre tous ses potentiels partenaires. Objectivement, un très bon allié pour Emmanuel Macron dans son opération « main-basse sur l’électorat de centre-gauche ». Quant à la droite, explosée en plein vol présidentiel par un pilote neurasthénique et suicidaire arc-bouté dans son cockpit avec sa famille et sa famille politique, le plus probable n’est certes pas un triomphe du général Baroin au pont d’Arcole, mais un repli identitaire autour du maréchal Wauquiez, très près de la rive aux eaux troubles d’une alliance avec le bloc des marion-maréchalistes.
Bref, comme après le référendum de révision de la Constitution de l’automne 1962 et l’unique renversement du gouvernement Pompidou par le « Cartel des non », la perspective d’une majorité absolue en faveur de marcheurs hier anonymes n’est plus impossible. Le « fait majoritaire » inscrit dans la logique de nos institutions et gravé dans le mode de scrutin majoritaire à deux tours la rend même logique. Pour le Président qui a su relever dans les filets de sa pêche miraculeuse l’icône médiatique d’Ushuaia, coupant l’herbe sous le pied à la critique anti-productiviste, ce serait alors un 18 juin de Jour de fête. Une simple majorité relative, obligeant à des majorités d’idées à géométrie variable, ouvrirait la voie à Playtime. Seule l’improbable majorité absolue de l’une des oppositions, le forçant à nommer à Matignon Baroin ou Mélenchon, signifierait pour le Président le départ anticipé d’un Paris-Plage, l’autre, des voies sur berge au Touquet, à savoir Les Vacances de Monsieur Hulot.
Pierre Allorant.