Henri Emmanuelli version landaise, “comme un prince de Castille”

Patrick Communal, après avoir quitté l’OPHLM d’Orléans, après le mandat de Jean-Pierre Sueur, a été directeur de l’Office d’HLM départemental dans les Landes, dont Henri Emmanuelli fut le président du Conseil général. Il évoque ici ses souvenirs, des images de la grande figure du Parti socialiste qui vient de disparaître.

C’était un son et lumière historique organisé par les écoles de Tartas, au pays tarusate comme on dit dans les Landes, le spectacle évoquait l’affrontement du peuple et des forces de la bourgeoisie sous les accents flamboyants d’une musique symphonique et la chorégraphie des drapeaux rouges qui s’agitaient sur des barricades sanglantes. Joël Goyheneix, vice-président du Conseil général des Landes, a glissé à l’oreille d’Henri, avec un sourire malicieux : « tu vois Henri, chez nous, on a des scores électoraux soviétiques, mais on en a aussi la propagande ».

Les Landes c’était la terre de mission du parti socialiste, avec des pourcentages de l’ordre de 65% à toutes les élections nationales ou locales. Un jour, après un renouvellement du Conseil général, le maire UMP de Biscarosse fraîchement désigné par le suffrage universel était venu déposer sur le bureau du président une cage pour ortolans, cet oiseau fragile qu’on braconne encore dans les pinèdes au moment des grandes migrations, parce qu’Henri Emmanuelli avait déclaré que la droite dans son département, était une espèce en voie de disparition, sauf à Biscarosse lui avait suggéré Alain Dudon.

Le Modef plutôt que la FNSEA

Là-bas, le syndicat agricole hégémonique ce n’est pas la FNSEA mais le MODEF, les paysans landais sont tous descendants de métayers et ils ne l’ont pas oublié. Du coup, Alain Vidalies, seul fabiusien du cru, qui parcourait chaque samedi les allées du marché de Mont-de-Marsan, la tête coiffée d’un béret basque ostentatoire, pouvait faire figure de principal opposant au baron des lieux.

La première fois que j’ai vu Henri Emmanuelli, alors que je venais d’arriver dans les Landes pour prendre la direction de l’office HLM départemental, il traversait la place circulaire près du Donjon à Mont-de-Marsan, le manteau jeté sur les épaules, l’allure ténébreuse, grand et raide comme un prince de Castille, il ne manquait pas de classe, il avait taillé ses sourcils autrefois fort broussailleux, finissant peut-être par vouloir gommer la caricature qu’en faisaient les dessinateurs de presse. Henri Emmanuelli tenait le département d’une poigne de fer et le gant n’était pas de velours, ses coups de gueule étaient célèbres et tout le monde filait droit, à part peut-être le maire de Pissos, un certain Destenave, socialiste un peu déjanté qui ne manquait pas de jouer les troubles fêtes dans les débats et les votes du Conseil général, parce que Vidalies, lui, jouait sa partition solitaire à Paris.

Une charge contre Valls

J’ai accompagné Henri Emmanuelli lors de conférences de presse, et de cérémonies officielles. Je me souviens aussi d’un déjeuner en 2005 au Richelieu, dans le centre de Mont-de-Marsan, juste avant le référendum européen. On était en petit comité, il n’y avait que Joël Goyheneix qui présidait l’Office HLM, un autre vice-président du Conseil général et un fonctionnaire du département. Bien entendu, tous les notables qui passaient devant la table venaient saluer le maître des lieux de manière un peu cérémonieuse, je ne sais plus si c’était l’inspecteur d’Académie, le président de la chambre de commerce ou le bâtonnier de l’ordre des avocats… Henri Emmanuelli rendait les salutations le regard un peu goguenard.

Manuel Valls initialement favorable au ‘non’ au referendum venait de changer de bord après avoir négocié un poste au bureau national du PS et Henri Emmanuelli nous a alors dit : “je reçois des mails de gens qui me disent avoir envie de vomir chaque fois qu’ils le croisent”. On a discuté un peu des problèmes du logement social et comme j’avais un rendez-vous qui me contraignait à quitter le repas avant la fin, Henri Emmanuelli voyant les desserts qui arrivaient m’a lancé un regard compassionnel parce que ça paraissait appétissant.

Coucher avec un rugbyman

Je recherchais une assistante, ce fut Marie-Pierre, elle était au chômage et élevait seule ses deux filles, elle a croisé un soir très tard Henri Emmanuelli dans la gare de Dax, et lui a dit « je cherche du travail monsieur, donnez-moi un conseil, dois-je coucher avec un rugbyman ? » Marie-Pierre faisait allusion au mercato du rugby dans les Landes, au cours duquel les maires négociaient l’embauche des joueurs amateurs en leur proposant un poste dans les ateliers municipaux moyennant une adhésion au club local, et tout le monde se tirait la bourre pour capter les meilleurs.

L’audace de Marie-Pierre a dû séduire, puisque le lendemain, un coup de fil du cabinet du président m’a informé que je pourrais recevoir cette candidate, j’ai embauché Marie-Pierre et je ne l’ai pas regretté. Elle a été ce personnage haut en couleur qui m’a ouvert toutes les portes de la société landaise.

Un vrai macho du sud-ouest

Je crois qu’Henri Emmanuelli n’aimait pas beaucoup les femmes, c’était un vrai macho du sud-ouest, avec aussi le sens de l’honneur qui l’accompagne et de la fidélité en amitié… Il avait un jour confié à l’une de ses proches et alors qu’il était déjà malade, que les neurones se portaient beaucoup mieux lorsqu’il n’y avait plus de testostérone. Je m’étais demandé si cela signifiait qu’on maîtrisait mieux sa pensée lorsqu’on évitait de se laisser submerger par ses émotions ou peut être que la perte de la libido qui accompagnait l’âge et la maladie pouvait enfin libérer de cette attraction pour le sexe opposé que les hommes jeunes ne contrôlent jamais totalement.

Il n’était pas écologiste non plus, mais dans les Landes, terre de tauromachie et de chasse à la palombe, c’est difficile de l’être. Lorsqu’un maire socialiste ayant démérité perdait les élections dans son village, ce n’était pas au bénéfice des partis de droite classiques mais du mouvement chasse, pêche, nature et tradition. Henri Emmanuelli ne ratait pas les corridas de la fête de la Madeleine, en juillet dans les arènes montoises, souvent accompagné du maire de Tarbes, Jean Glavany.

Le souvenir de Jaurès…

Le souvenir commun qu’on a d’Henri Emmanuelli, c’est d’abord la bataille qu’il a menée pour tenter de maintenir à gauche le parti socialiste et la défaite qu’il a subi. Un soir où il en était un peu plus accablé que d’habitude, il racontait à ses proches cette agression qu’avait subie Jean Jaurès en sortant de chez lui, encerclé par des factieux d’extrême droite, immédiatement des ouvriers d’un chantier voisin étaient descendus de leur échafaudage pour affronter les agresseurs. Et il avait alors demandé, le regard triste : « tu crois qu’ils viendraient à notre secours aujourd’hui, ces ouvriers, s’il nous arrivait la même chose ? »

Mais Henri Emmanuelli, comme François Mitterrand, a toujours considéré, quoiqu’il ait pu penser de Manuel Valls et de François Hollande, que l’unité du parti socialiste devait être à tout prix préservée, ce qui peut expliquer qu’il n’a pas suivi l’itinéraire de Jean-Luc Mélenchon et qu’il a aussi été le mentor de Benoit Hamon dont les larmes à sa disparition étaient d’une évidente sincérité.

Les funérailles du PS

Ce que j’ai retenu des acquis d’Henri Emmanuelli, au-delà de cette identité socialiste qu’il a cultivé et enrichi au fil des années dans son département, c’est la gestion publique des maisons d’accueil pour personnes âgées dépendantes qui permet à toute la population d’accéder à des établissements de qualité, inaccessibles financièrement ailleurs. C’est aussi la bataille de l’eau qu’il a gagnée. La distribution de l’eau dans les Landes se fait partout en régie municipale avec l’appui financier du Département. L’eau y est beaucoup moins chère qu’ailleurs et d’excellente qualité. Henri Emmanuelli a dû, pendant des dizaines d’années, se confronter aux grandes concessions privées qui l’ont traîné de nombreuses fois en justice pour tenter de casser le dispositif, mais aussi lutter contre les députés lobbyistes de ces multinationales qui ont en permanence essayé de faire légiférer l’Assemblée pour interdire les aides publiques à la distribution de l’eau. Henri Emmanuelli a apporté la démonstration, dans son département, que les concessions privées ne défendent que l’intérêt des compagnies et jamais celui des consommateurs.

Hier, les bandas landaises ont fait pleurer leurs instruments pour accompagner Henri dans son dernier voyage.

À l’heure où de nombreux responsables historiques du parti socialiste, par amour de la chaleur des ministères, apportent leur soutien à Emmanuel Macron, ce sont peut-être aussi les funérailles de son parti que François Hollande est allé présider à Mont de Marsan.

Patrick Communal.

Commentaires

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  1. Excellent portrait vrai et sincère. Mais ce type d’homme pollitique, d’un autre siècle, n’existe PLUS du tout aujourd’hui, à gauche, comme à droite. Faut-il le regretter ou regretter cette époque?

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