Le retour des clivages

À un mois du premier tour, le débat d’hier soir sur TF1 était une première historique et marquait une étape importante pour plusieurs des principaux candidats. Il était temps que la campagne soit enfin lancée, que la confrontation des idées et des programmes supplante les affaires. Si la soirée a eu du mal à démarrer et s’est éternisé à l’excès, nos classiques étranges lucarnes, loin des réseaux sociaux et des hologrammes, ont permis de préciser l’image des candidats et d’éclairer leurs lignes de clivages.


Le tiers parti : les indécis

Alors que dans l’histoire des élections présidentielles, l’influence du débat d’entre-deux-tours a rarement été décisive, à la seule exception éventuelle de 1974, la configuration très singulière de l’actuelle compétition, privée des sortants des deux camps, et le brouillage de la traditionnelle bipolarisation ont élargi les rangs des indécis au point qu’on les estime à 15 millions sur 47 électeurs inscrits, soit le tiers de l’électorat potentiel. Les plus de 200 minutes de débat d’hier ont du moins eu le mérite d’évoquer des questions de fonds et de révéler des traits de personnalité des postulants.

La prime aux outsiders

Comme lors des primaires, le jeu favorise les outsiders, libres de déployer leurs offensives, au détriment des favoris, engoncés dans leur crainte de dilapider leurs soutiens difficilement agglomérés. Le contraste a été frappant entre la gouaille et l’aisance oratoire de Jean-Luc Mélenchon, par moment véritable meneur du débat, et le novice Emmanuel Macron, stressé et parfois verbeux tel un étudiant tétanisé au grand oral de l’ENA.

Sur le positionnement, le candidat de “l’alternance profonde” a trop longtemps revêtu le costume consensuel d’Alain Juppé à l’automne, reprenant systématiquement à son compte les propositions de François Fillon sur l’économie, voire des deux candidats de gauche sur les questions sociétales. Pourfendeur de la “société bloquée” tel Jacques Chaban-Delmas en 1972, s’adressant aux classes moyennes, aux “2 français sur 3” tel Valéry Giscard-d’Estaing, donc bien calé sur son couloir du centre-droit, Emmanuel Macron ne joue-t-il pas trop tôt son second tour contre Marine Le Pen ? Le risque existe de décourager au 1er tour les anciens électeurs de Hollande, tentés de retourner vers une gauche assumée, du côté de la “République bienveillante” de Benoît Hamon voire de la vertu populaire du “tout est possible” de J-L. Mélanchon, qui pousse même le bouchon jusqu’à reprendre à son compte, en en détournant le sens, le slogan venu des ligues d’extrême droite “la France aux Français”.

Le révélateur des duels

(capture d’écran de la chaîne TF1).

Comme souvent dans ce type de débat marathon menacé par la somnolence, les moments de duels directs sont les meilleurs et font sortir les candidats des postures figées susurrées par leurs conseillers en communication. D’emblée, Benoît Hamon a pu ainsi tacler l’opacité du financement d’En marche !  Avant que J-L. Mélenchon ne mette les rieurs de son côté sur les “pudeurs de gazelle” relatives aux affaires et sur la nécessité d’un débat au sein du PS en visant “les irréconciliables” anciens ministres de François Hollande. Réveillé par les piques venus de toute part, E. Macron est enfin sorti de sa réserve sur le burkini pour repousser les attaques de Marine Le Pen, puis sur le sort des 35 h contre François Fillon. Celui-ci, auto-proclamé “garant de l’alternance”, expérimenté, a su faire le dos rond quand le sujet est venu sur la moralisation de la vie publique, avant de ressortir du bois pour contrer la “serial killeuse” du pouvoir d’achat, irresponsable dans sa volonté de revenir au franc au détriment de l’épargne des Français.

Clivages croisés

Alors que la fatigue démocratique des anciens partis dominants est perçue comme l’effacement du clivage droite-gauche, le débat a bien souligné la force des oppositions, tant sur les sujets de société que sur l’économie et enfin sur la conception de l’Europe. Mais la grande difficulté du choix électoral et de la formation d’une majorité cohérente résulte des contradictions, des croisements des lignes de fractures. Ainsi peu de choses séparent les jumeaux de la gauche sur les avancées sociales, l’impératif écologiste, les nouveaux droits au suicide assisté ou à la procréation médicalement assistée. Mais la Russie, l’Europe intégrée, les conflits orientaux les opposent totalement. De même F. Fillon et E. Macron n’ont qu’une différence de degré sur la libéralisation de l’économie et du marché de travail, mais sont aux antipodes sur la vision de la société, très catastrophiste chez l’ancien premier ministre, très “identité heureuse” chez le séducteur des orphelins du maire de Bordeaux. Quant aux relations avec la Russie, elles produisent le sidérant rapprochement de la carpe, du lapin et du chasseur, de M. Le Pen, F. Fillon et J-L. Mélenchon.

Le cinq majeur avant la mêlée à onze

Comme le plus souvent, chacun des acteurs pourra s’estimer renforcé par ce débat. Marine Le Pen par sa seule présence, a été de fait intégrée au cercle des partis normalisés, actant sa dédiabolisation. François Fillon, affaibli, n’est pas mort, et si la qualification pour le second tour se joue très bas, à moins de 20 %, il pourrait même l’emporter par défaut, en un combat douteux. Benoît Hamon a montré avec sérénité l’originalité et la force de conviction de propositions résolument progressistes. Jean-Luc Mélenchon a conservé sa médaille d’or du parler franc et clair, illustré d’exemples concrets et de saillies savoureuses, mais avec quel objectif, quel débouché ? La rivalité, hier feutrée, avec B. Hamon, les condamne tous les deux à l’élimination précoce. Et Marine Le Pen, souvent laborieuse dans l’expression, particulièrement sur l’économie, a en revanche labouré minutieusement le terrain de ses clientèles, des agriculteurs découragés aux handicapés, des indépendants aux personnels militaires.

Emmanuel Macron enfin, le nouveau favori, primo candidat, est rentré timidement dans l’arène, mais a su rebondir sous les coups de boutoir. Imprécis et systématiquement consensuel, il n’a cependant pas commis de fautes disqualifiantes, et sa posture d’inexpérimenté revendiqué et d’homme de bonne volonté à l’écoute de tous correspond sans doute aux attentes d’un électorat lassé du “Tic-tac” de l’alternance classique.

Les prochains débats à onze risquent fort d’aboutir à des mêlées confuses, entre complotisme, néo-trotskisme et rivalité des populismes. Aussi ce premier débat a sans doute été le plus important pour cristalliser les choix. Il n’a probablement pas bouleversé un paysage raviné par les primaires, arasé par les deux derniers échecs quinquennaux. Bien que dangereux pour l’avenir, la confrontation du projet d’une société libérale, ouverte sur le monde et intégrée à l’Europe et des peurs coagulées de l’Islam et du libre-échange reste le plus probable, ce matin comme hier.

Pierre Allorant.

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