
Pierre Allorant.
Au temps lointains de VGE, quand la France du foot retrouvait les couleurs de sa gloire champenoise grâce à l’aventure des Verts, les commentaires peu châtiés de Thierry Roland évoquaient les « 4 coins de l’hexagone », en hommage involontaire à une chanson engagée de Renaud.
Si la déferlante populiste en Europe sonne comme une victime posthume du chauvin compère de Jean-Michel Larqué, le paysage politique français a bien retrouvé six côtés, renouant avec la « chambre hexagonale » de la IVe République, marquée par la double opposition au régime des gaullistes et des communistes. Aujourd’hui, la firme familiale Le Pen et France insoumise usent d’une même posture hors système
Information pénale et avatar
La semaine qui vient de s’écouler a été sinon décisive – on ne le saura que le 23 avril au soir – en tout cas fondamentale. Dorénavant, le décor est planté, tous les candidats connus et leurs soutiens déterminés. Comme le plus souvent avec un premier tour en avril, la décantation se produit fin février, mais ce n’est pas pour autant que le vainqueur nous est déjà livré.
À droite et à l’extrême droite, la clarification est faite de longue date, à défaut d’assainissement : l’autocratie et les primaires ont dégagé des candidats indéboulonnables, même en cas de sortie de route judiciaire, avec pour points communs le recours aux assistants fictifs et le discours de contestation de la légitimité de l’autorité judiciaire.
Au moins, les électeurs sont informés, mais les candidats peuvent compter sur un socle stable d’électeurs bien réels. En dépit de l’accumulation des affaires, de l’abus de biens mal acquis socialement, le quart et le cinquième du corps électoral semblent déterminés à ne pas tenir compte des lourds soupçons de déficit de moralité publique. Pour autant, ce n’est plus le François Fillon propulsé fin novembre, mais son avatar, un mixte du Sarkozy sécuritaire et du modérantisme de Juppé sur la Sécu, bref un candidat qui a perdu tout à la fois originalité, crédibilité sur ses convictions et sur son éthique.
Mariage pour (presque) tous
Face à la perspective d’un second tour « horribilis », les protagonistes du centre et de la gauche ont enfin pris conscience de l’urgence de faire bouger les lignes, tant la persistance des divisions scellerait leur absence le 7 mai et en conséquence, une crise démocratique majeure, ouvrant la porte vers le pire : une abstention record, voire une victoire par défaut, par l’absurde, du repli nauséabond couplé au naufrage économique.
Mais ce mouvement bien venu de simplification reste différencié : la conjonction des centres, le jeune amiénois et le cœur fidèle Palois, est entièrement réalisé, en un salutaire contrat de génération qui n’est pas un « ticket », assemblage voué à l’échec depuis le fiasco Defferre-Mendès de 1969. Mais ce rajeunissement-renouvellement, c’est précisément ce à quoi se refuse l’insoumis, qui fait front à la retraite et préfère garder sa part de marché du ministère de la parole protestataire (son socle de 11 % de 2012) plutôt que de donner à la gauche écologiste et sociale une chance réelle de gagner. Face aux enjeux, une obstination égotiste digne d’un copilote de pédalo, incapable de prendre le quart – le seuil d’accès au second tour.
Vérité et Justice
Malgré tout, dans un paysage fragmenté, les deux regroupements opérés sont salutaires pour la clarté des débats, car rien n’opposait sur le fond les deux candidats européens, centristes et libéraux, de même que les deux porteurs de l’écolo-socialisme. Désormais, la dynamique et la logique poussent à un affrontement final inédit opposant le rassemblement des progressistes aux thuriféraires français de Trump et de Poutine, en ces temps de « post-vérité » triomphante. Bref, une certaine idée de la France, de ses valeurs et de ses institutions démocratiques, Justice et Information comprises. Un vocabulaire et un clivage très familiers, il y a 120 ans, aux contemporains de « J’accuse ».
Pierre Allorant.