Le Musée des Beaux Arts d’Orléans propose jusqu’au 7 mai 2017 une exposition autour des projets de vitraux dessinés par le peintre Albert Maignan et destinés à la cathédrale d’Orléans afin de glorifier celle qui n’était pas encore sainte Jeanne d’Arc, dans le cadre d’un concours national organisé suite à une souscription lancée en 1878 par Monseigneur Dupanloup, évêque d’Orléans. Le fonds d’atelier du peintre Maignan ayant été déposé au Musée d’Amiens, musée où œuvra la nouvelle directrice du musée d’Orléans, Olivia Voisin, un heureux concours de circonstance lui fit découvrir l’existence des cartons et esquisses des projets de ce peintre qui, à son grand désespoir ne fut pas retenu, pourtant grand favori du concours finalement organisé en 1893.
La restauration de ces documents fut donc engagée pour nous proposer aujourd’hui une exposition qui confronte plusieurs propositions de différents peintres verriers autour de la réalisation des huit vitraux nous racontant la vie de Jeanne d’Arc, dont le projet des artistes Galland et Gibelin, qui fut finalement réalisé, après moult modifications exigées par l’Église, pour la cathédrale d’Orléans. A la convergence de questions tant artistiques qu’historiques ou politiques, cette passionnante exposition nous plonge dans la fabrication de l’iconographie johannique.

Jeanne aux Tour(n)elles Albert Maignan
Jeanne et l’Eglise
Tout débute donc en 1878 avec cet ancêtre du “crowdfunding”, le lancement d’une souscription par l’évêque d’Orléans pour financer une “œuvre expiatoire”. Rappelons que ce terme est également employé pour la construction de la basilique du Sacré Cœur de Paris pour expier les crimes de la Commune de Paris, et cette souscription dont l’appel fait une place étonnante aux femmes qui “fileront la quenouille” pour honorer cette héroïne féminine, va réunir la somme considérable pour l’époque de 150.000 francs permettant de lancer le concours pour la réalisation des vitraux. Mais pourquoi donc l’église s’intéresse-t-elle soudain à cette Jeanne que l’évêque de Beauvais a pourtant condamnée au bûcher pour hérésie quatre siècles plus tôt?
Un peu d’histoire
Pourtant Jeanne, en ce siècle qui connut trois monarchies, deux empires et trois républiques, était quelque peu oubliée, Louis XIV n’aimant pas cette bergère à laquelle sa dynastie serait redevable, et Voltaire se chargeant dans un ouvrage plutôt secondaire, de se moquer de la Pucelle. Seule la ville d’Orléans continuait d’honorer sa salvatrice par un défilé annuel, et ce malgré la destruction par la Révolution (“les mauvais jours de notre histoire” selon Mgr Dupanloup) du monument qui lui était dédié.
Jeanne ressuscite pourtant au XIXe siècle sous la plume d’un historien républicain plutôt libéral et anticlérical, Jules Michelet qui par son incontournable Histoire de France (achevée en 1853) vise à donner au citoyen les repères historiques nécessaires à sa culture politique. Il ranimera ainsi l’image rare dans l’histoire, d’une femme du peuple, révoltée par les méfaits de la guerre, qui sauva la royauté de la déchéance que l’invasion anglaise avait alors provoquée. Ce symbole d’un nationalisme populaire va trouver une place de choix dans la propagande républicaine et rencontrer un écho particulier à partir de 1871 dans un pays meurtri par la stupide défaite de Napoléon III, et l’annexion de l’Alsace-Lorraine par la Prusse, en ne manquant pas de rappeler que Jeanne était lorraine.
Et par un étrange mimétisme, l’engouement populaire pour cette héroïne de notre histoire collective, entraîna l’Église dans une sorte de surenchère patriotique en ouvrant en 1894*, la canonisation de Jeanne (qui n’aboutira qu’en 1920), dont les exploits militaires ne lui conféraient finalement qu’assez peu le caractère de “sainte” au sens où les Évangiles peuvent le définir…
Curieux mélange des genres entre l’Église et une jeune République qui finira par voter la séparation de l’Église et de l’État dix ans plus tard…

Jeanne telle Bonaparte au pont d’Arcole
Maignan, le rendez-vous manqué
Ce préambule historique est nécessaire pour bien comprendre tous les enjeux religieux, politiques voire diplomatiques qui se cachent derrière ce concours qui doit modeler dans le verre, l’image officielle de l’héroïne du nouveau patriotisme français. Mais revenons à l’aspect artistique de cette exposition autour de l’œuvre de commande de ces huit vitraux.
Le cahier des charges du concours est une sorte de catéchisme johannique, une doxa de la représentation de la saga de la bergère de Domrémy: chaque artiste doit conjuguer dans sa proposition l’ensemble de données, le corpus iconographique constitutif d’un discours très cadré compte tenu des exigences du commanditaire. Il est ainsi passionnant de comparer chaque proposition de chaque artiste pour chacune des huit scènes définies par le concours , même si ce travail nécessite de parcourir plusieurs fois les salles de l’exposition: chaque détail compte, posture, vêtement, féminité, environnement historique…

esquisse Albert Maignan
Et pas de doute, le peintre Albert Maignan, s’appuyant sur une documentation très fouillée et investissant tout son génie créatif, réalise une proposition dont la modernité se détache nettement des autres artistes en offrant une vision beaucoup plus dynamique des scènes représentées et surtout en intégrant toute la puissance évocatrice d’une peinture symboliste transposée sur des vitraux, technique que l’art nouveau va magnifier. Il lui fut reproché, dit-on, de peindre une Jeanne par trop hystérique…
Albert Maignan dans un court texte manuscrit expose ainsi sa démarche artistique:
“Si un artiste du XVe siècle revenait parmi nous, tout en gardant son goût intime et son sens particulier des choses d’art, il s’exprimerait en français moderne et non pas dans la langue de Villon.
Je pense qu’un pastiche est une œuvre inférieure, une sorte de faux bibelot, je suis trop amoureux des choses du passé pour en faire une copie stricte qui ne trompe personne et peu digne enfin d’un artiste sincère.”
Le concours, qui connaît en 1894 un énorme succès tant à Paris qu’à Orléans où pas moins de trente mille Orléanais se pressent pour découvrir les treize concurrents exposant chacun huit esquisses au 1/10ième et une esquisse grandeur nature, ne couronnera pas celui que tout le monde croyait favori, et la cathédrale d’Orléans perdra ce qui serait sans doute resté le chef d’œuvre d’un peintre qui voulait tout donner dans cette réalisation monumentale
Alors comme le musée des beaux arts vous invite à la sortie à voter pour l’artiste de votre choix, je dis sans détour, votez Maignan !, afin de réparer cette injuste décision qui priva Orléans d’un chef d’œuvre !
Gérard Poitou
*Année où débute également l’affaire Dreyfus…
Albert Maignan et Jeanne d’Arc.
Un rendez-vous manqué à la cathédrale d’Orléans.
Exposition du 4 février au 7 mai 2017
Du mardi au samedi : 10h-18h Nocturne le vendredi jusqu’à 20h Le dimanche : 13h-18h
Tarif 5€ tarif réduit : 3€
Musée des Beaux Arts d’Orléans 1 rue Fernand Rabier 45000 Orléans
