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Date initiale de publication: 3 octobre 2015
Quel plaisir jubilatoire de retrouver ce texte en alexandrins d’une des dernières pièces de Molière, l’une des plus subtiles aussi sur les rapports homme/femme, magnifiquement servi par la mise en scène de Macha Makeïef, tout à la fois contemporaine, tendre et grotesque dans une parfaite fidélité à l’auteur et à l’esprit de la pièce.
“C‘est cette terreur que provoque chez les hommes, l’illimité du désir féminin qui m’interroge ici — désir de savoir, de science, de rêverie, et surtout le désarroi masculin qui s’ensuit.”
Macha Makeïef
Et c’est avec cette tendresse pour les folles, les faibles, les incompris que Macha Makéïef, comme avec les Deschiens dont elle assura la mise en scène, anime cette galerie de personnages, avec un casting d’une époustouflante justesse, montrant la fragilité et la force de chacun, et brossant des portraits de la femme érotomane, mystique, sectaire, naïve ou rebelle, et de l’homme faible, hésitant, lâche, dépassé ou manipulateur, le tout dans un décor aux fonctionnalités étranges, d’une modernité vintage surannée, qui n’est pas sans rappeler l’univers de Pierre Etaix dont Macha Makeïef restaure l’œuvre cinématographique aujourd’hui.
Bien sûr, il y a dans “Les Femmes savantes”, cette charge de Molière contre l’éducation des femmes à laquelle on a trop tendance à réduire la pièce, car à y regarder de plus près ce n’est pas tant l’émancipation féminine que dénonce Molière, que la naïveté de quelques-unes dont profitent quelques charlatans sans scrupule, et si Henriette, la fille cadette, se revendique “bête” ce n’est que pour mieux dénoncer la stupidité et la cupidité de l’infâme Trissotin dont elle a parfaitement compris le double jeu.
Car l’ennemi principal, le voilà, ce Trissotin à visage christique (on pense à “Théorème” de Pasolini), c’est l’unique personnage pour lequel on ne ressent aucune compassion, ce Tartuffe de la science, ce pervers narcissique qui n’use de stratagèmes amoureux que par intérêt financier, travers humain si courant hier comme aujourd’hui, symbole de la cupidité bourgeoise en action… Sa confrontation avec Henriette dans le noir de la scène, juste éclairée par le faisceau d’un vieux projecteur de diapositives, est l’une des trouvailles de mise en scène les plus intenses de la pièce.
Humain, si humain, de la farce au tragique, car si Henriette finalement se marie avec l’homme de son cœur, sa sœur ainée, éconduite pour avoir trop hésité entre amour et science, disparaitra dans la violence d’un grand éclair électrique…
Gérard Poitou
“Trissotin” ou “Les Femmes savantes” pièce de Molière
Mise en scène Macha Makeïef
Une création co/production du CDN Orléans
Représentations du 29 septembre au 2 octobre 2015
http://www.cdn-orleans.com/2015-2016/