Qui, un jour ou l’autre n’a pas « fait le mariole » ? Chacun sait ce que cette expression veut dire mais non d’où elle vient et depuis quand elle s’est imposée. Lorant Deutsch l’a recherché. Dominique Gay-Mariole était un sapeur de la grande armée napoléonienne. En Autriche, le 7 juillet 1807, il eut à saluer le tsar puis Napoléon en personne arrivé impromptu. Ayant salué le tsar avec un fusil, il ne trouva rien de mieux que de s’exécuter avec un petit canon qui se trouvait à sa portée, histoire de faire le malin. Ensuite l’armée s’est chargée de sa publicité, en quelque sorte de faire le mariole.
Savez-vous d’où vient le mot très usuel sucre ? C’est toute une histoire qui passe par Orléans au XVIIIe siècle. Les croisés découvrirent au Moyen Orient le roseau à miel que les agriculteurs broyaient pour obtenir un jus qui s’épaississait en devenant blanc. Les Arabes appelaient ce produit sukkar. Il fut adopté par les Siciliens, puis par les Italiens dans leur ensemble qui le baptisèrent zucherro, mot qui en franchissant les Alpes comme médicament devint sucre avant de devenir une spécialité orléanaise au temps de Louis XV.
Ces deux exemples que je pourrais multiplier jusqu’à la saint Glinglin qui n’existe pas dans le calendrier sont extraits du livre « Romanesque, la folle aventure de la langue française » de Lorant Deutsch. Ce comédien qui ne cache pas ses opinions royalistes, est un amoureux de l’histoire de France. Dans de précédents ouvrages, il en a donné sa vision a travers une longue promenade dans Paris puis dans l’Hexagone. Dans son dernier opus, il étudie notre langue, non comme un grammairien, non comme un linguiste, mais en metteur en scène d’une aventure romanesque, celle de notre langue qui ne cesse d’évoluer depuis des siècles.
Du gaulois, du latin, du grec et de multiples emprunts
Notre langue, le Français dont nous usons aujourd’hui est un melting-pot constitué de strates successives et diverses. Certains de nos mots sont d’origine celte, d’autres gauloise, d’autres latines. Par exemple, le mot miel vient du latin alors que ruche est issu du gaulois. A cela il faut ajouter les termes apportés par les Wisigoths, les Francs et autres Germains. A ces premiers mélanges est venu s’incorporer la cuisine langagière que se pratique dans chaque région. Il y des pays d’oc et d’autres d’oïl qui regroupent plusieurs dialectes.. Au XVe siècle Jeanne d’Arc parlait le champenois, très proche du Français d’Ile de France ce qui a permis au roi de la comprendre. Pas sur que cela eut été possible si Jeanne était arrivée de Bretagne ou de Provence.
Au XVIe siècle l’Italie est à la mode au royaume de France. Elle ne nous lègue pas que Catherine et Marie de Médicis, Léonard de Vinci et Nostradamus. Ces Italiens sont arrivés avec dans leurs bagages des mots comme jupe et vermicelle. François Ier ne s’en émeut pas mais en 1539 il officialise la langue française par l’Edit de Villers- Cotterêts (Aisne) dans un château qui deviendra en 2022 la Cité de la Francophonie, un espace ouvert à toutes les cultures francophones.
Au XVIIe siècle , le poète François de Malherbe entreprend de structurer ce qui deviendra notre fierté, la langue de Molière. Il sauve quelques mots de la désuétude et s’il en supprime d’autres, il en introduit de nouveau qu’il recueille auprès du peuple parce que, dit-il, « le peuple décide toujours de son langage et l’aménage selon ses besoins ». En parallèle le grammairien Vaugelas donne des règles à la construction des phrases et Molière les embellit en même temps qu’il recherche le mot juste pour dire ce qu’il entend dire. Au XVIIIe siècle la langue française triomphe dans toutes les cours d’Europe. Dans son discours de réception à l’Académie, Voltaire affirme qu’elle est « devenu la première langue du monde pour les charmes de la conversation et pour l’expression du sentiment ».
Le XIXe siècle continue à l’enrichir et à la moderniser en dépit de l’opinion de l’académicien Victor Cousin qui estimait que « la décadence de la langue française a commencé en 1789 ». Victor Hugo qui ne manquait pas d’humour lui répondit : « A quelle heure ? ». Au XXe siècle et en ce début de XXIe le Français est devenu la langue des media, celle de l’immédiateté, de la rapidité. Un registre nouveau, une première instance qui ne l’empêche pas lorsque nécessaire de retrouver sa profondeur. Elle est tout simplement de son temps.
Lorant Deutsch n’est pas un historien de la langue à proprement parler mais il sait jouer avec les mots. Son livre a le mérite de nous faire entrer avec légèreté dans le théâtre de la langue, dans tout ce qu’elle comporte de romanesque et d’inattendu, de facilité et de rigueur, de nous montrer combien de tous temps elle fut vivante et continue à l’être.
F.C.
Romanesque : la folle aventure de la langue française
Lorant Deutsch, Michel Lafon, 398 pages,18 euros
A regarder : l’interview de Lorant Deutsch sur Magcentre