C’est bien connu, nous ne nous servons que 10 % de notre cerveau. Et si vous privilégiez votre raison à votre imagination, c’est que vous utilisez davantage l’hémisphère gauche de votre cerveau que votre hémisphère droit. Pourtant, tout ceci est complètement faux.
Bien que les chercheurs en apprennent chaque jour un peu plus sur ce qu’il se passe dans notre tête, notre cerveau reste l’objet de bon nombre de mystères. Mais qui dit mystères dit également mythes. Mythes qui s’éloignent bien souvent des vérités scientifiques.
Parmi ces neuromythes (mythes dans le domaine des neurosciences) le plus persistant : l’idée que nous n’utilisons que 10 % de notre cerveau. « Nous ne sommes pas certains des origines de ce mythe » explique Marion Rochet, doctorante en neuroscience à l’Inserm, au sein de l’unité Imagerie et Cerveau, située à Tours. Cette dernière soulève néanmoins trois hypothèses.
Des origines anciennes
Une première origine possible daterait de l’époque victorienne, au cours de laquelle des psychologues de l’université d’Harvard aurait identifié un enfant prodige, ayant un QI compris entre 250 et 300. D’après leur théorie, ce niveau d’intelligence serait potentiellement accessible à tous si l’on sait puiser dans la « réserve d’énergie » de notre cerveau.
Autre hypothèse : Albert Einsitein, pour justifier son intelligence, aurait déclaré qu’il utilisait plus de 10 % de son cerveau. Cette idée pourrait aussi venir d’une confusion de la part des journalistes suite à la découverte des cellules gliales, des cellules du cerveau dont aurait dit qu’elles constitueraient 90 % du cerveau (en vrai 50 %). Parce que ces cellules gliales ne sont pas des neurones, cela laisserait entendre que seuls les 10 % restant de notre cerveau servirait à penser.

Sur cette image, c’est bien tout le cerveau qui est activé
Enfin, ce mythe peut s’expliquer par un « biais dans la manière de représenter les IRM, images qu’on retrouve partout, notamment dans les médias » remarque Claire Wardak, chargée de recherche à l’Inserm, au sein de la même unité. « Ces images sont en fait obtenues par la soustraction de deux conditions : une issue de ce que l’expérience cherche à montrer. L’autre, obtenue dans des conditions de contrôle ». Autrement dit, ces zones qui brillent ne constituent pas des zones stimulées à côtés de zones inutilisées, mais bien « une zone dont le métabolisme est légèrement plus activé qu’en moyenne ». Ce biais de représentation « peut inconsciemment renforcer l’idée qu’on n’utilise pas la totalité de notre cerveau ».
Tout est bon dans le cerveau
Pourtant, il existe de nombreuses preuves qui prouvent que ce mythe de l’utilisation incomplète du cerveau est « totalement faux ». La première concerne les lésions cérébrales : « Si on utilise que 10 % de notre cerveau, alors l’impact des lésions ne serait pas aussi importante » insiste Marion.
Un autre argument viendrait de l’évolution. En effet, le cerveau, bien qu’il ne représente que 2 % de la masse corporelle, est l’organe le plus énergivore du corps humain, nécessitant jusqu’à 20 % de ses ressources en oxygène et nutriments. « Or la nature étant bien faîte, ce qui est inutile tend à disparaître ». On peut donc envisager que le processus de sélection naturelle aurait éliminé les parties du cerveau inutilisées afin « d’éviter de dépenser de l’énergie inutilement ».
Toujours pas convaincus ? Des expériences en neuroscience viennent enfin directement réfuter ce mythe des 10 %. L’imagerie cérébrale, par exemple, permet de mesurer en direct l’activité de notre cerveau, et a ainsi montré que « chaque partie du cerveau est au moins utilisée à un moment, même durant notre sommeil ». Si une zone n’est pas active, « c’est alors qu’elle a subi une lésion cérébrale ». De plus, d’autres techniques permettent de mesurer l’activité au sein d’une unique cellule de notre cerveau. À nouveau, rien ne montre que 90 % de ces cellules ne sont pas utilisées.
Enfin, des décennies de recherche en neurosciences ont permis d’identifier les différentes aires fonctionnelles du cerveau, chacune gérant un aspect du traitement de l’information comme « la mémoire, la peur, la vision, le langage ». Cette représentation fonctionnelle est « assez précise, et si certaines aires sont moins bien comprises que d’autres, on sait que tout est utilisé ».
Un cerveau droit primitif ?
Si cette cartographie fonctionnelle du cerveau montre bien que le mythe des 10 % est bel et bien faux, elle tend cependant à nourrir un autre neuromythe : celui que votre personnalité dépend de la dominance de votre cerveau droit ou de votre cerveau gauche.
Ainsi, selon cette idée reçue, l’hémisphère droit du cerveau contrôlerait l’imagination, les émotions et la créativité, tandis que l’hémisphère gauche serait le siège de la logique et de la raison. Pourtant, cette vision latéralisée de notre cerveau est extrêmement simpliste. À nouveau, « les origines de ce mythe sont inconnues » remarque Judith Halewa, également en thèse à l’Inserm dans l’unité Imagerie et Cerveau, « mais elles prennent sûrement racine avec les découvertes de Paul Broca ».

Paul Broca (1824-1880)
Scientifique français du XIXe siècle, Paul Broca, en étudiant un patient qui avait perdu l’usage de la parole, identifie une aire située dans l’hémisphère gauche dédiée au langage. Cette aire, nommée depuis aire de Broca, est bien absente du côté droit de notre cerveau. « Les chercheurs de l’époque ont alors pensé que l’hémisphère gauche était donc l’hémisphère développé, dédié au langage, tandis que l’hémisphère droit constituait l’hémisphère primitif ».
Ce n’est que vers le début du XXe, que cette hiérarchie entre hémisphère a laissé place à une vision plus dualiste et égalitaire de notre cerveau : l’hémisphère droit primitif est donc devenu celui de l’intuition.
Notre cerveau, ni à droite, ni à gauche
Ce mythe n’a fait que se renforcer avec le développement de l’imagerie médicale, qui a montré que certaines zones cérébrales étaient activées préférentiellement lors d’une activité mentale donnée. Ainsi, certaine fonction mentale sont localisées sur un seul des deux hémisphères. Il est aussi vrai que « c’est l’aire motrice de notre hémisphère droit qui gère la partie gauche de notre corps, et inversement ».
Cela ne veut pas dire pour autant que chaque hémisphère est indépendant. En effet, ce sont bien les deux hémisphères qui sont, par exemple, sollicités dans le traitement du langage, comme la fameuse aire de Broca dans l’hémisphère gauche, mais aussi certaines aires liées à la mémoire, présentes du côté droit. Même chose pour le calcul mental « qui active plusieurs régions cérébrales en même temps, autant à gauche qu’à droite » souligne Judith Halewa.
Afin de mettre fin à ce neuromythe une fois pour toute, une équipe de chercheurs de l’université de l’Utah ont réalisé une étude en 2013, où cours de laquelle les cerveaux de plus de 1000 personnes ont été analysés par IRM, alors que ces derniers effectuaient des tâches mentales différentes. Résultat, « Si différentes régions sont activées lors de différentes tâches, aucun hémisphère n’est davantage utilisé par rapport à l’autre ».
« S’il est admis en psychologie qu’il y a des personnes plus intuitives ou plus rationnelles, cette idée ne peut être superposée avec ce qu’on connaît du fonctionnement de notre cerveau » conclut Judith Halewa.
Des neuromythes robustes

Lucy (2014) de Luc Besson
Alors pourquoi ces mythes continuent-ils de persister malgré l’accumulation de preuves scientifiques ? Peut-être déjà à cause de certaines œuvres de fiction, comme dans le film Lucy (2014) de Luc Besson, dont l’intrigue repose sur le mythe des 10 %. « C’est un mythe assez fantastique » note Marion Rochet, « cela veut dire que nous sommes tous des génies potentiels ».
Mais outre le cinéma ou la littérature, les médias en général sont peut-être aussi en cause : « aujourd’hui, entre la presse et Internet, ces idées se répandent très facilement » soulève Judith Halewa. « J’ai encore lu l’idée d’un cerveau gauche et d’un cerveau droit dans la presse spécialisée ».
« Si ces neuromythes persistent, c’est avant tout parce qu’ils sont séduisants » explique Claire Wardak, « parce qu’on cherche à se comprendre, et qu’ils offrent des explications, certes erronées, des mystères de cette boite dans notre tête ». En bref, notre cerveau n’a sûrement pas fini de nous émerveiller… et de nous mystifier.
NPVS
La fête de la science en Centre-Val de Loire est un événement coordonné par Centre-Science. Des manifestations sont prévues un peu partout en région du 6 au 14 octobre et des villages des sciences seront installées à :
- Blois (6 et 7 octobre) à l’INSA Centre-Val de Loire ;
- Bourges (13 et 14 octobre) au Technopôle Lahitolle ;
- Le Coudray (13 et 14 octobre) au CM101 ;
- Orléans (13 et 14 octobre) à l’Université d’Orléans ;
- Pithiviers (6 au 14 octobre) dans toute la ville ;
- Tours (13 et 14 octobre) à l’Hotel de ville ;
- Vierzon (6 octobre) au Parc de la Noue ;
De plus, les chercheurs de l’unité Imagerie et cerveau de l’Inserm décortiqueront plus en détail nos neuromythes à l’hôtel de ville de Tours les 13 et 14 octobre.
Retrouvez l’ensemble de la programmation en région sur Centre-Science.
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