Depuis sa création il y a plus d’un demi-siècle, cette région a été questionnée sur la pertinence de son découpage, la cohérence du regroupement des six départements issus des provinces du Berry, de l’Orléanais et de la Touraine. Or, son patrimoine naturel et culturel, matériel et immatériel s’avère considérable, des châteaux aux cathédrales, des maisons d’écrivains aux lieux de mémoires des guerres. En partant des “lieux de mémoire” définis il y a plus de 30 ans par l’historien Pierre Nora, les 116 auteurs réunis par Pierre Allorant, Jean Garrigues et Alexandre Borrell sont partis à la recherche de l’identité régionale.
D’Attila à Zay, de Jeanne d’Arc à Action directe, de George Sand à Colette, universitaires d’Orleans et de Tours et membres de sociétés savantes ont sélectionné, avec difficulté tant la matière est foisonnante, 30 moments fondateurs, 80 lieux caractéristiques et 140 personnages porteurs de la mémoire régionale et, le plus souvent, nationale. 250 notices richement accompagnées de 300 illustrations.

Pierre Allorant
Entretien avec Pierre Allorant, porteur du projet de recherche “Locmem”, à l’origine de ce travail, pour l’heure unique
dans le paysage universitaire français, qui sort ce 26 avril
aux Presses universitaires François Rabelais de Tours
(464 p., 19,90 euros).
Au de-là de la première sélection de Pierre Nora comment avez-vous trié les événements plus contemporains?
Nous avons effectivement suivi les traces de Pierre Nora dans sa définition des “Lieux de mémoire” et les trois axes territoires, figures, moments. Mais tout restait à faire, à déterminer librement à l’échelle régionale.
À partir d’une grille thématique (personnages politiques, religieux, littéraires, artistiques…) nous avons travaillé collectivement entre universitaires de Tours et d’Orléans, sociétés savantes et associations pour déterminer les “incontournables” et mettre en face des rédacteurs à contacter, 116 au total. Pour les événements les plus récents, il y a bien sur une part de subjectivité, de sensibilité des co-directeurs de l’ouvrage, mes amis Jean Garrigues et Alexandre Borrell et moi-même. La ligne directrice a été la trace mémorielle laissée : La rumeur d’Orleans, l’arrestation d’Action directe ou la personnalité de Michel et d’Olivier Debré, de Secretain, Deniau et Sudreau s’imposaient naturellement
Est ce que ces lieux ces sites de mémoire, ces personnages que vous avez choisis suffisent à esquisser une identité à cette région si hétéroclite?
Une identité régionale, c’est une notion complexe voire potentiellement dangereuse, on le voit bien aujourd’hui en Catalogne ou en Corse. Le Centre a une identité ouverte aux apports extérieurs, elle n’est pas une province historique, mais elle est formée de trois provinces à l’identité forte : le Berry, l’Orléanais et la Touraine. Sa difficulté particulière est triple : son histoire se confond avec celle de la nation : Jeanne d’Arc, Jean Moulin ou Jean Zay sont des héros français plus que simplement régionaux. De plus, l’attribution de la capitale à Orléans, initialement contestable, a suscité l’amertume des décideurs de Tours et même de Bourges. Enfin, la dénomination fade et équivoque, ce “Centre” qui fait davantage penser au Massif central, a longtemps empêché toute appropriation d’une fierté par les habitants. Heureusement, l’ajout récent du “Val de Loire” a été très bénéfique sur ce point et au plan touristique. En définitive, la région n’est pas plus hétéroclite que l’ancienne Champagne-Ardennes, que PACA ou aujourd’hui les immenses “Grand Est”, “Auvergne-Rhône-Alpes” ou “Nouvelle Aquitaine”. Mais c’est le cœur de la France, et la langue régionale de cette “métropole-jardin”, c’est le Français ! Cette région a été dénigrée, alors qu’elle mérite autant que les autres d’être appréciée et défendue. Quand on passe en revue l’index, la liste des artistes, des écrivains, c’est impressionnant, on retrouve une très large part du patrimoine français. Comme disait Pierre Sudreau en créant le premier son et lumières à Chambord, nous méritons mieux que d’être les “départements du week-end” des Parisiens, nous sommes les “Champs-Elysées des châteaux illuminés de la France”.
Y a t-il un continuum politique qui se dégage de cette somme d’histoires ?
Un continuum politique ? Oui, en ce sens que notre région a toujours suivi les grandes tendances nationales, elle n’y résiste ou ne s’y oppose que peu de temps ou dans ses périphéries, par exemple à Vierzon avec le bastion communard puis communiste. La marque de fabrique, c’est la modération et le “courant dominant” : avant-hier, le libéralisme orléaniste, hier, sous la Troisième République, le radicalisme de Rabier ou Chautemps ; au temps du général de Gaulle, un gaullisme à tendance sociale et européenne avec Sudreau ou Secrétain ; à la fin du XXe siècle, le socialisme de gouvernement, et aujourd’hui un paysage éclaté entre des métropoles disputées parle macronisme, la droite et la social-démocratie, des villes moyennes et des départements tenus par LR et des campagnes en déshérence tentées par le nihilisme du Front National.
Cette région Centre utilise t-elle suffisamment ces “lieux de mémoire” pour en faire des atouts touristiques?
Probablement non, mais cet ouvrage va l’y aider ! La Loire à vélo est un formidable succès, le zoo de Beauval ou les jardins du château de Chaumont également, mais il faut entraîner tous les territoires, au-delà des châteaux de la Loire et des cathédrales. La difficulté est de trouver une marque commune, entre le Berry, le Val de Loire, la Sologne, le Gâtinais, le Perche, tous ces “pays” à fort sentiment d’appartenance. Des chemins de la mémoire, entre maisons d’écrivains, lieux de bataille, sites de création peuvent y contribuer.
L’ouvrage sera t-il actualisé régulièrement?
Nous le souhaitons ardemment ! J’ai déjà en tête plusieurs articles à ajouter sur des disparus récents (Xavier Beulin, Jean Germain) ou sur des personnalités bien vivantes et marquantes (Jean-Pierre Sueur, André Laignel…) qui ont vocation à entrer dans les futures éditions. Une idée complémentaire consisterait également à généraliser cette entreprise aux 12 autres nouvelles régions : avis aux amateurs, avis aux éditeurs !