Le maire de Saint-Jean-de-la-Ruelle (près d’Orléans) illustre à la perfection le dilemme dans lequel se trouvent ces élus (et électeurs) socialistes de toujours qui hésitent au premier tour entre un vote pour Benoit Hamon ou en faveur d’Emmanuel Macron. Maire PS depuis 1998, Christophe Chaillou, conseiller départemental, pour la première fois de sa vie militante, n’a pas parrainé le candidat de son parti. Il prendra sa décision la semaine prochaine sans doute. Dans cette interview vérité, Christophe Chaillou raconte comment il assiste à la défiance qui monte envers les élus, les responsables, jusque dans les couches sociales jusqu’ici les plus préservées du populisme.

Christophe Chaillou, cette campagne est marquée par les affaires mais aussi par une montée du populisme, comme le ressentez-vous sur le terrain, depuis des mois?
C’est un phénomène qui ne date pas de la présidentielle 2017. Dès la campagne de 2012, on ressentait déjà le début d’un mouvement. Il a été occulté par un phénomène anti-Sarkozy mais les campagnes qui ont suivi notamment celle des régionales l’ont confirmé. Je le ressens au quotidien.
Comment cela se traduit-il ?
D’abord par une distance très forte avec les responsables, les élus, même si nous avons la chance, nous les élus locaux, d’être un peu préservé. On est passé d’un système de confiance à un système de défiance. Par principe on se méfie de la réponse publique. Dès que l’on essaye d’expliquer des choses parfois compliquées, certains se refusent à essayer de comprendre et disent « c’est parce que vous voulez nous embobiner, ne pas régler le problème». Ils déplorent le manque de réponse simpliste. L’intérêt général n’est plus une notion vraiment partagée. C’est chacun pour soi et il faut trouver des boucs émissaires. Le climat s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus lointain et profond.
La classe politique va-t-elle, toujours à l’aune de votre expérience de terrain, être discréditée par les affaires en cours, est-ce un accélérateur de populisme ?
En tous cas cela le conforte. C’est un argument supplémentaire pour ceux qui considèrent que tout le monde est pourri. Les affaires récentes font réagir en ce sens des populations qui jusqu’ici étaient un peu préservées. Des personnes plutôt socialement intégrées qui travaillent, n’ayant pas de problème majeur, et même des gens des classes moyennes supérieures prennent maintenant leurs distances.
Cela risque-t-il de se traduire dans les urnes ?
Oui, il y aura de l’abstention, des gens paumés qui ne veulent pas aller voter, et clairement, cela favorise la candidate d’extrême-droite. Pourtant, elle-même est concernée par les affaires mais elle est quelque part exonérée parce qu’elle donne le sentiment de parler de problème auxquels les autres ne veulent pas être confrontés.
Manuel Valls vient d’être épinglé par la haute autorité de la primaire de la gauche pour n’avoir pas parrainé Benoit Hamon. C’est aussi votre cas, pourquoi ?
Je n’étais pas candidat à la primaire, je ne me suis pas engagé à parrainer qui que ce soit. Cela dit, c’est la première fois que je ne signe pas pour le candidat de mon parti. En tant que maire, j’ai parrainé Lionel Jospin, Ségolène Royal et François Hollande. Honnêtement je ne me suis pas senti en situation de pouvoir parrainer Benoit Hamon. Ce qui pour moi est un vrai dilemme. Je suis profondément attaché à ma famille politique, c’est un engagement de toujours.
Pourquoi n’avoir pas signé?
Les positions de Benoit Hamon, la façon dont il a amorcé sa campagne, les thématiques sur lesquelles il s’appuie, j’ai du mal à accrocher. Pour l’instant je n’ai pas encore définitivement tranché sur le sens de mon vote. Pour les parrainages il n’avait pas besoin du mien et il n’a pas fait grand-chose pour qu’on se retrouve autour de lui. On est nombreux dans ce cas là. Mais ce n’est pas parce qu’on ne le parraine pas que l’on ne votera pas pour lui. Je n’ai pas tranché.
Vous la prendrez quand, cette décision ?
Très bientôt. Je suis surpris du nombre de gens autour de moi, comme il y a dix jours sur le marché de la Madeleine, qui m’interrogent qui me disent « aidez-nous », car ils sont dans le même dilemme que moi. Ils veulent savoir ce que leur maire va faire. Ils hésitent. Et ils me disent aussi, ce que je partage, « on n’a vraiment pas envie d’avoir à choisir entre Le Pen et Fillon ». Cette tentation du vote utile existe dans l’électorat de gauche. Et la plupart de ceux que j’ai vus m’ont dit qu’ils allaient probablement voter Macron. Parce qu’il apparait comme le candidat le plus crédible en terme de projets, mais aussi celui qui est en mesure d’être au second tour, ce qui n’est pas aujourd’hui malheureusement le cas de Benoit Hamon. Pour autant les gens ne sont pas des macronistes, ils sont conscients aussi de limites du candidat. – Il va y avoir dans les jours qui viennent un certain nombre d’évolution qui vont clarifier le paysage. A un moment donné la question de l’efficacité du vote va amener un certain nombre de personnes à se positionner…
C’est-à-dire après Jean-Yves le Drian, d’autres ministres vont soutenir Macron, François Hollande lui-même… ?
Un certain nombre de ministres dans les jours qui viennent vont prendre des positions très claires. Nous sommes à une période où les votes se cristallisent. J’attendais du débat télévisé qu’il nous permette de nous orienter, cela n’a pas été le cas. En de nombreuses années de militantisme je n’ai jamais vu une campagne comme celle-ci.
Un regret que François Hollande n’y soit pas allé.
J’étais de ceux – et nous n’étions pas nombreux – qui estimions que, dans la logique des institutions de la cinquième, il fallait que le président y aille sans passer par la primaire. Benoit Hamon a eu le mérite de renouveler les thématiques et de parler avec les partenaires à gauche dont les verts. Mais il a donné l’impression qu’il s’adressait plus aux Verts et à Mélenchon qu’au cœur même de l’électorat du Parti socialiste.
Benoit Hamon est pourtant légitime… ?
Il a toute légitimité à être le candidat du PS. Mais son programme n’a jamais été débattu entre nous au PS, on n’a pas validé la fin du nucléaire, le cannabis, le revenu universel. Cette dernière mesure, c’est de la théorie. En pratique c’est infaisable. C’est mal perçu par les gens qui travaillent, qui ne gagnent pas beaucoup. Et puis cette attitude de Benoit Hamon de nier tout ce qui a été fait depuis cinq ans…
Un regret de ne pas être allé aux législatives et d’en découdre avec un sortant proche de François Fillon ?
Non, il faut essayer de passer à autre chose, il y a un souhait de renouvellement et puis il faut la motivation, il faut avoir envie de s’engager, de proposer des choses avec lesquelles on est en phase. Je ne sais pas encore pour qui je vais voter. Si j’étais candidat je serais dans une situation paradoxale. Je devrais logiquement être amené à soutenir les propositions du candidat. Or ce n’est pas mon cas aujourd’hui.
Mais qui allez vous soutenir aux législatives, Jean-Philippe Grand (EELV)… ?
Je déconnecte les deux, présidentielle et législatives. Je serai fidèle à mon territoire et à mes engagements vis-à-vis des électeurs. Le moment du choix n’est pas encore fait, les choses ne sont pas actées. Je veux le faire aussi en concordance avec mes deux collègues du canton, Christian Dumas (Ingré) et Nicolas Bonneau (La Chapelle-Saint-Mesmin).
Propos recueilli par Christian Bidault